F. HACCOUN: Symptômes contemporains et logique du pas tout


J.-A. Miller, dans son cours du 22 mai 2002, tente de reconstituer « la machine originale de la civilisation d’aujourd’hui i . »
Celle-ci voit le déclin du père, conséquence que « la structure du tout a cédé à celle du pas-tout . » La structure du pas-tout renvoie à l’absence de barrière, de limite. Elle est contradictoire avec la notion d’interdit structurant l’Œdipe, mettant la jouissance aux commandes. La machine qui met en scène la globalisation contemporaine correspond au pas-tout. Le pas-tout n’est pas le tout qui comporte un manque, mais l’illimité d’une série sans totalisation que Lacan place du côté de la position féminine, rendant l’édifice précaire et sans garantie. L’extension du champ symptomatique, vectorisé par la jouissance non bornée par la limitation phallique de la castration renvoie en effet plus à une position féminine que masculine. Démontrons-le.
Paradoxalement, la globalisation de la société s’accompagne d’une certaine individuation. Le lien social s’émiette ou se compose de sujets désarrimés, dont la référence à l’Autre comme lieu du code s’affaiblit voire disparaît. Chacun est laissé à son propre choix de jouissance, dans un autisme qui le coupe de l’Autre ou l’aliène à une cause à laquelle il se rallie. Cela lui donne un nom sur la scène sociale et dans la sphère du collectif, le dédouane du travail de déchiffrage de l’inconscient. (Exemple : toxicomane, alcoolique, dépressif, Rmiste…) Ce nom est ce que Lacan nomme S1, signifiant central de l’identification, agent du discours du maître qu’il a, dans un premier temps isolé puis pluralisé dans un « essaim », constellation de signifiants.
La structure du pas-tout implique de considérer une clinique différente de la clinique structuraliste. Cette dernière a comme référence le Nom-du-Père et/ou sa forclusion, se distingue par la déclinaison des désirs : insatisfait, impossible…, clinique orientée par des classifications de structure bien délimitées et stables, psychoses, névroses et perversions. La clinique contemporaine voit fleurir les pathologies centrées sur le narcissisme, les addictions en tous genres, et concerne ce l’on nomme aujourd’hui nouveaux symptômes.

Pour aborder la clinique contemporaine, Lacan a mis en œuvre la pratique des nœuds borroméens, présentant une série infinie d’arrangements à partir des trois ronds de ficelle. Il propose le symptôme (sinthome) comme le quatrième rond qui fait tenir ensemble les trois autres dans la structure. C’est précisément du symptôme que nous orienterons.

Le symptôme, « l’unité élémentaire » de la clinique contemporaine

Le symptôme devient l’unité élémentaire et le terme pivot de la clinique contemporaine, la jouissance, sa ligne directrice. Le symptôme constitue ainsi la pierre d’angle par où le sujet traite le réel comme impossible à supporter. Il s’étend dans le champ de la psychanalyse appliquée. Comment rendre compte du symptôme à l’époque de l’Autre qui n’existe pas ? Le sujet contemporain trouve son maître dans la jouissance ; De surcroît, « tout dans l’hyper marché global peut lui faire signe du fantôme de sa jouissance. » Cette définition exige un serrage de la jouissance qui peut permettre un nouveau rapport du sujet au symptôme

Le nouveau symptôme

Le mouvement actuel de la science et du discours marchand s’oriente vers le « symptôme muet », « bâillonné », vers le symptôme qui ne permet pas le déchiffrement et dont le sujet ne peut rien dire. Le nouveau symptôme objecte en effet à l’opération de déchiffrage de l’inconscient. Prenons, à titre d’exemple, la clinique des addictions qui montre la mise en échec de ce principe puisque, nous l’observons sur le terrain, elle résiste souvent à l’interprétation. La notion de symptôme laisse la place à un concept toujours d’actualité - conduite - plus orienté sur l’aspect comportemental et dont le statut, à la différence du symptôme, ne relève pas de la causalité psychique. C’est dans ce contexte que se développent les institutions mono symptomatiques, portant le nom spécifique du symptôme épinglé par le discours social, donnant au sujet représenté au champ de l’Autre une pseudo identité. Par exemple, le toxicomane ou l’alcoolique demeure fixé à un signifiant, produisant un « faire » qui le déconnecte parfois de l’Autre (se piquer, boire….

Si, comme l’a démontré J.-A. Miller dans son cours sur le « partenaire-symptôme », le symptôme supplée à l’absence de rapport sexuel, le nouveau symptôme se pose a contrario comme évitement quant à la question sexuelle, comme rejet de l’inconscient et de son interprétation.
Deux conditions sont requises pour parler de nouveau symptôme :
- Court-circuiter la production d’un symptôme au sens freudien, potentiellement subjectivable par son déchiffrage.
- Endosser un signifiant du champ de l’Autre et en figer le rapport pour se constituer un nom de symptôme.
Distinguer inconscient et sujet constitue à notre sens une piste précieuse pour le repérage du nouveau symptôme. Hugo Freda nous en livre sa lecture :
« Inconscient et sujet sont deux termes qui ne se recouvrent pas. L’un peut se présenter et l’autre faire défaut […] Les modalités de l’inconscient peuvent maintenir à l’écart toute dimension du sujet … »

Le symptôme insiste et se répète. Cette insistance prouve qu’il vise un au-delà du sens inconscient et a rapport à la pulsion. Ce qui caractérise les nouveaux symptômes est un faire qui assure un nom, une auto- nomination, la plupart du temps entériné par l’Autre social. Ce faire prend le dessus sur le dire, et ce malgré la bonne intention du discours du maître moderne de vouloir dire, de vouloir parler pour qu’émerge du sens, sens laissant trop souvent de côté le réel en jeu. Mais cette parole veut rester vide, noyée dans le champ du langage, sans un consentement à en mesurer les conséquences. Le phénomène du pousse-à-dire contemporain vise surtout à ce que « cela fasse du bien », et non à produire une division subjective, seule possibilité pour l’émergence du sujet. Le refus de la fonction signifiante se substitue dans le monde contemporain à un pousse-à-jouir.
Dans ce panorama simplifié, le dit est détaché du dire, l’énoncé de son énonciation. L’Autre n’a plus sa valeur de garantie de la Loi mais s’effrite comme Autre. Il n’existe pas, et à défaut…«(…) doit être créé de toute pièce pour faire passer dans un objet quelconque une jouissance pourvue d’un nom . »
Ce nom d’emprunt fait office de Nom-du-Père, visant à limiter la jouissance et à faire tenir un ensemble se présentant comme dispersé. Il constitue un tenant lieu de l’Autre défaillant, point d’appui d’une identification où la faille subjective s’annule, nom de jouissance d’un « personnage » construit de toute pièce. Le personnage se confond avec le sujet, devient le sujet lui-même. Puisque l’Autre n’est plus le lieu des significations, le signifiant est ramené à un signe. Une formule ramassée est proposée par Hugo Freda pour désigner le nouveau symptôme, mettant l’objet à une place centrale: « Un signe est ce qui représente un personnage auprès d’un objet . »
Le signifiant d’un symptôme venant de l’Autre, toxicomane, alcoolique, s’impose au sujet et fait écran à la subjectivation puisqu’il se présente comme réponse, comme solution.
Épinglé par l’Autre, il prend l’écriture ∑ (A) . Le sujet du nouveau symptôme est en quelque sorte forclos, puisqu’il n’endosse pas sur lui son symptôme, ne le particularise pas; l’objet fait réponse au sujet à la place du symptôme.
Promotion d’une identification, un S1, et promotion de l’objet de jouissance, a, constituent la spécificité de la clinique contemporaine. Le signifiant se définit comme signe de la jouissance plutôt que ce qui représente un sujet pour un signifiant.

Symptôme et pulsion

Pour Lacan, la pulsion génitale n’existe pas . l’Autre n’est pas accessible totalement sinon par les pulsions partielles. Alors que Freud, voyait un lien possible entre l’Autre sexuel et la pulsion génitale réalisée dans le cours du développement jusqu’à son terme, Lacan établit une disjonction entre pulsion et grand Autre ; le statut auto-érotique de la pulsion et la formule « il n’y a pas de rapport sexuel » en sont l’indice. Le lieu de la jouissance, désignée comme jouissance Une, est le corps propre, en tant qu’elle est coupée du champ de l’Autre et comporte en elle une forme de solitude autistique. Cependant l’auto-érotisme de la pulsion est-il si total, la coupure d’avec l’Autre si radicale? Ne faudrait-il pas établir une intersection entre grand Autre et jouissance pulsionnelle ? En effet, La pulsion va chercher quelque chose dans l’Autre et le ramener dans le champ du sujet, séparé de son objet.
L’objet petit a vient donc à cette intersection entre pulsion et Autre. J.-A. Miller y voit son caractère janusien.
« L’objet petit a est à la fois ce qu’il faut à la pulsion en tant qu’auto-érotique et c’est aussi ce qu’il faut aller chercher chez l’Autre . »
Le fondement du rapport à l’Autre réduit à la consistance de l’objet petit a condensateur de jouissance est en premier lieu la pulsion. Ainsi, une part de la jouissance est saisie au champ de l’Autre, dans la culture, aux fins d’être transformée et aboutir par exemple au plus-de-jouir que recèle petit a.
Or l’objet pulsionnel est indifférencié et ne boucle jamais la pulsion. Cet objet n’est en fait « que la présence d’un creux, d’un vide, occupable, nous dit Freud par n’importe quel objet ... », objet de substitut, objet semblant au regard de l’objet petit a en tant que tel. Du reste, toute représentation matérielle de l’objet petit a est semblant. De cela, une distinction est à opérer quant à la conception de l’objet petit a entre réel et semblant.
Ceci, à notre sens a des conséquences notoires sur le mode de satisfaction des pulsions par les semblants, venant alimenter l’auto-érotisme de la pulsion, s’étendant dans le champ de l’Autre, et jusqu’au champ de la culture. Le symptôme « recours pour savoir quoi faire avec l’Autre sexe » trouve là sa place dans le champ du réel.
C’est parce qu’il n’y a pas de rapport possible entre les sexes, que se multiplient les symptômes, individuels et collectifs, inscrits au champ de la culture, pour suppléer en l’absence de cette inscription. Symptômes contemporains, offerts aux sujets, sans limite et sous la forme de semblants d’objets à consommer que Lacan a nommés plus-de-jouir.
Ce terme est forgé par Lacan à partir de la plus value marxiste, part supplémentaire de la valeur d’un produit qui s’adjoint au capital. C’est du plus-de-jouir représenté par le toc, le semblant, que prend son sens la société de consommation. Marx l’avait saisi, le discours propre à la société capitaliste était lié aux intérêts marchands. Lacan précise que cette dite société est directement conditionnée par le signifiant maître véhiculé par ce discours et décrit ce qu’il en est de la société marchande : «( …)Le point important est qu’à partir d’un certain jour, le plus-de-jouir se compte, se comptabilise, se totalise. Là commence ce que l’on appelle accumulation du capital . »
Le sujet du discours capitaliste, est avant tout « réduit à un consommateur d’objets » qui comme le souligne Marie-Hélène Brousse « transforme son désir en demande. »

À l’époque de « l’Autre qui n’existe pas » et en un temps où le Nom-du-père décline, la place est libre pour la pluralité des modes de jouissance, épars et variés ; des communautés se fondent, identifiées à un symptôme portant un nom de jouissance véhiculé par le discours du maître moderne. C’est l’enjeu de la psychanalyse appliquée à l’institution que de s’intéresser aux nouvelles formes de ces symptômes, « en tant que discipline et en tant que solution éthique nouvelle ... » L’orientation analytique rencontrée au sein des institutions permet en effet que le symptôme ait des chances d’accéder à sa mise en forme afin que la jouissance qu’il contient puisse « passer à l’inconscient, c'est-à-dire à la comptabilité »
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