A. MENARD: L'objet a dans le dernier enseignement de Lacan


Parler de l’objet a revient à parler de ce que l’on ne peut pas dire. Lacan nous dit : « S’il était si facile d’en parler, nous l’appellerions autrement que l’objet a » . Si a ne peut se dire, il peut s’écrire c’est une lettre petit « a ». Comme tel il est maniable sous réserve d’inventer le discours qui va avec comme cela se fait pour les mathématiques. Quoi qu’il en soit il ne sera toujours question que de broder autour.
Évoquons le donc avec le poète dont l’énoncé est au plus proche de l’apophantique que nous visons en psychanalyse :
«… Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx,
Aboli bibelot d’inanité sonore
(Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx
Avec ce seul objet dont le Néant s’honore.) ».

L’élaboration de l’objet a chez Lacan parcourt tout son enseignement et, comme Jacques Alain Miller nous a appris à le faire c’est à suivre pas à pas la logique de ce parcours que nous pouvons serrer au plus près ce dont il est question. Il ne sera donc question ici que d’une introduction à l’objet a dans le dernier enseignement de Lacan.
Je prendrai pour point de départ, comme une coupure dans ce trajet que je viens d’évoquer, le Séminaire « Encore » et plus spécialement le chapitre VIII et le schéma triangulaire qu’il comporte :
Imaginaire

S(A) réalité
Vrai F

Symbolique Réel
Semblant

En effet, cette représentation se situe au joint du Lacan classique et du dernier Lacan. De plus avec ses flèches orientées il situe « a », non pas en un point fixe, mais sur ce vecteur allant du symbolique au réel. Il le présente comme indicible, et l’associe aux deux autres que sont et F. Enfin et surtout pour la première fois, il situe l’objet a comme semblant. Pour les auditeurs du Séminaire, cela faisait rupture, car à ce point de son enseignement il paraissait admis que a était de l’ordre du réel ayant trait, sinon à l’être du sujet, du moins à son « peu d’être » comme il l’avait articulé dans la dialectique de l’aliénation et de la séparation. Ici, l’objet a est non seulement déconnecté de l’être, mais il est considéré comme semblant et non comme réel : « c’est aussi bien un semblant d’être » , l’être lui étant supposé.
Jacques Alain Miller dans son Séminaire « L’Extimité » de 1985/86 a largement commenté ce schéma montrant comment le vecteur qui va de l’imaginaire au symbolique correspond à la symbolisation de l’image vers cette limite du vrai que constitue . C’est à proprement parler ce qu’induit la règle fondamentale du tout dire dans la direction où elle échoue puisque la vérité ne peut toute se dire. Le vecteur qui va du symbolique au réel et sur lequel Lacan place petit a comme semblant d’être correspond à la réalisation du symbolique et permet d’entendre pourquoi Lacan situait l’analyste à cette place. Ceci avait été introduit dans l’Etourdit qui précède de peu le Séminaire Encore mais sur un mode plus discret. Il y évoquait seulement l’aversion de l’objet a à occuper la place de l’agent dans la structure du discours. Il parlait d’aversion du semblant pour cette place, qui est, par définition, une place symbolique. Ici, plus d’hésitation, petit a est un semblant. Le troisième vecteur qui va du réel à l’imaginaire et où il situe la réalité et le phallus c’est l’imaginarisation du réel.
Dit d’une autre manière, le vecteur indexé de correspond à ce qui se dit, celui de F à ce qui se montre et celui de petit a à ce qui se fait, où Lacan situe sa limite à l’acte ce qui est cohérent avec la place de l’analyste comme objet a. Ajoutons, toujours dans « Encore » l’accent mis sur : « l’affinité du petit a à son enveloppe et pourquoi petit a n’est plus considéré comme réel puisque : « le réel ne saurait s’inscrire que d’une impasse de la formalisation » . Notons enfin que les trois termes , F et petit a, sont ainsi dépréciés comme l’imaginaire et le symbolique le sont par la qualification de semblant, et que nous sommes ici à cette articulation où Lacan va abandonner dès la fin de ce Séminaire ce schéma triangulaire pour passer au nœud borroméen. De plus, il changera radicalement d’axiomatique. Si, dans son premier enseignement, il était parti du grand Autre dans une clinique du désir et du sujet, désormais il va prendre pour point de départ l’Un, du réel, et de la jouissance. Ainsi pourrait s’opposer une clinique du désir à celle du réel et de la jouissance.

Retour sur l’objet a dans le premier enseignement de Lacan
Je ne pourrais qu’en donner une vue cavalière. Schématiquement il s’agit pour Lacan d’un parcours qui va de l’imaginaire au symbolique, puis du symbolique au réel mais avec chaque fois retour, rétroaction, selon le schéma suivant de J. A. Miller :

I R

Car l’avancée dans ce parcours n’annule pas ce qui précède mais le spécifie et rétroagit sur lui. Le départ, c’est le stade du miroir et le corps, l’arrivée c’est une logification. D’un prélèvement corporel, d’une contingence corporelle, on s’achemine vers une consistance logique, « ludion logique ».
Le point de départ c’est l’axe a a’ du schéma grand L. La complétude que fournit l’image de l’Autre vient rassembler les morceaux réels du corps tels qu’ils s’imaginarisent dans le fantasme du corps morcelé. Le petit a dans le fantasme de l’axe a a’ subsume ainsi sous une lettre écrite en italique ce qui chez Lacan correspond toujours à l’imaginaire et anticipe sur son enseignement. C’est sur ce même axe que dans un premier temps Lacan situe le fantasme. Mais, dès lors que le symbolique sera promu comme ordonnant l’imaginaire qui lui est entièrement soumis, les lignes se déplacent, l’axe symbolique vient surmonter en le recoupant l’axe imaginaire. Le grand Autre à cette époque, c’est celui de « l’inconscient structuré comme un langage », mais qui dans ce schéma prend corps de s’articuler en discours par la parole du sujet. Le sujet apparaît encore comme indivis, non barré, mais Jacques Alain Miller fait remarquer que lorsque dans « Une question préliminaire… » Lacan situe dans ce grand S le sujet dans son ineffable et stupide existence, c’est bien de l’objet a qu’il s’agit. Ce qui nécessitera logiquement de concevoir que ce grand S est à scinder d’une part, en effet de vérité du discours du grand Autre et petit a pour sa part ineffable. La formule du fantasme : <> a, même si elle conserve pour petit a l’écriture imaginaire va en fait écrire la relation du sujet qui relève du symbolique dans son rapport (conjonctif et disjonctif qu’indique le poinçon) avec sa part ineffable, indicible. Le fantasme est une imaginarisation du rapport du symbolique au réel. Tout ce premier enseignement est un effort pour rendre compte par le symbolique de ce qu’il en est de l’expérience analytique dans ce vecteur qui va de l’imaginaire au réel.
L’imaginaire, c’est ce que fournissent ces objets du corps repérés comme objets partiels par Abraham que sont le sein et l’objet anal. Lacan y ajoutera le regard et la voix. Lorsqu’il pousse son exploration de l’imaginaire jusqu’à son extrême limite en exploitant en particulier le schéma optique, Lacan démontrera qu’il y a deux imaginaires, l’un spéculaire celui du stade du miroir et l’autre qui lui échappe. L’accent est mis dans « Les Remarques sur le rapport de Daniel Lagache » sur cet objet qui n’inverse pas sa symétrie dans le miroir que sont les fleurs du schéma optique mais aussi bien qui n’a pas d’image dans le miroir. « Cet objet insaisissable au miroir » c’est évidemment le regard et la voix qui permettront au mieux de le saisir.
Mais ce prélèvement imaginaire sur le corps correspondant aux orifices et donc à une coupure du corps, n’ont de valeur que par la trame symbolique dans lequel ils sont pris. Ce n’est plus le morcellement indistinct du départ, ce sont des objets spécifiques. Cela anticipe sur ce que Lacan développera d’une manière limpide dans Radiophonie, cette morsure de l’organisme par le signifiant qui produit deux parts, l’une désertée de jouissance, c’est le corps propre et aussi bien le cadavre, l’autre où se concentre la jouissance véritable « condensateur de jouissance » , qui pourra être désigné de « plus-de-jouir » dans « l’Envers de la psychanalyse », en reprenant le « Lustgewin » de Freud.
Mais, j’anticipe. Les objets pris dans le registre signifiant deviennent de ce fait métonymiques, et peuvent même, être qualifiés de symboliques, dans « La direction de la cure » par la détermination qu’ils reçoivent du signifiant, mais ils demeurent toujours hétérogènes au sujet. Dans le texte sur Lagache ceci est encore mieux explicité. L’objet a est présenté comme « l’exposant du désir de l’Autre » . L’objet a, nous l’avons vu, est déjà conçu comme réel puisque hétérogène à l’image et déjà il vient compléter le manque à être du sujet, il est un complément d’être. Ici, mis en termes d’exposant, il exprime : « la puissance à laquelle une quantité est élevée ». Lacan propose de traduire ainsi la sublimation signifiante de l’objet, c’est du moins l’interprétation qu’en donne J.A. Miller dans « Extimité ». L’étape d’après sera de mettre l’objet a non plus à l’extrémité de la flèche qui représente le désir du sujet, mais à son origine :
a

Car le désir n’est pas désir de quelque chose, mais désir de désir, désir de rien, Lacan l’a suffisamment martelé. En revanche, si ce désir est sans objet, il n’est pas sans cause ce qui impose de concevoir l’objet a non plus comme imaginaire mais comme réel, ou du moins comme la part réelle de l’objet imaginaire.
L’étape d’après consistera à formuler dans « Position de l’inconscient » que l’objet a comme tel est la cause de la division du sujet et de le situer dès lors pas seulement comme cause du désir mais comme objet de la pulsion. Si J. A. Miller s’attarde longuement sur ce commentaire c’est bien pour démontrer la place d’extimité de l’objet a dans la relation du sujet à l’Autre.

Pour situer l’objet a comme réel c’est le séminaire sur « l’Angoisse » qui est la meilleure référence. L’affect d’angoisse comme étant le seul qui ne trompe pas, ce qui le caractérise comme effet du réel, est précisément lié au surgissement de cet objet a dans la confrontation au désir de l’Autre lorsque surgit quelque chose là où on n’attendait rien, ou lorsque l’on ne trouve rien là où on attendait quelque chose.
Quant à la relation de a et de l’être c’est dans la dialectique aliénation – séparation que vous trouverez dans les Ecrits au chapitre « Position de l’inconscient » mais aussi dans le Séminaire XI que l’on peut pour le mieux repérer comment petit a vient à la place de l’être du sujet même si déjà une restriction est apportée avec la formule du : « peu d’être » du sujet.
Voici le socle sur lequel apparaît ce schéma triangulaire où les trois termes F, pris ici non plus comme signifiant du manque à être du sujet, mais comme signifiant de la jouissance, et petit a sont dépréciés. Mais, ce schéma ne tiendra pas, la place de la jouissance présentée ici sous la forme d’une vacuole ne lui donne pas la rigueur d’autres formulations. C’est à partir de là qu’à la fin du Séminaire Encore, Lacan introduira la clinique borroméenne. Il a introduit le nœud borroméen un an avant dans « Ou pire… ».

L’objet a dans la clinique borroméenne
Ici, c’est de clinique borroméenne qu’il s’agit, et le concept de jouissance va déborder largement celui de la libido et de la sexualité. Notons que jusque là l’objet a était situé dans une logique phallique qui peut s’écrire . La détermination de l’objet a va s’en trouver désexualisée. Si la détermination phallique est au cœur du choix de la sexuation et cela se retrouve dans la partie haute du tableau de la sexuation, c’est évidemment l’objet a qui va devenir le pivot de ce qui de la jouissance peut s’articuler. Je prendrai ici comme référence « La troisième » conférence prononcée à Rome pour le septième Congrès de l’Ecole freudienne de Paris et parue dans le numéro 16 des Lettres de l’Ecole freudienne.
S’il n’y a pas d’Autre de l’Autre, il y a de l’Un et la jouissance est fondamentalement la jouissance de l’Un. La satisfaction de la pulsion est profondément autiste. Toute la question dès lors est celle de la rencontre de l’Un avec l’Autre. Cette rencontre est impossible c’est ce que formule « il n’y a pas de rapport sexuel », c’est aussi ce qui se montre dans le nœud borroméen. Pris deux par deux, chaque un des ronds de ficelle n’a pas de rapport avec l’autre, ils sont tout au plus posés l’un sur l’autre et glissent. En revanche, s’ils tiennent ensemble c’est parce qu’un troisième vient à les nouer et c’est le point de serrage des trois qui est le cœur de cette structure. C’est là que Lacan place son objet a. Il s’avère ainsi que les déterminations imaginaires, symboliques ou réelles de l’objet a demeurent valables. Je cite : « il s’agirait que vous y laissiez cet objet insensé que j’ai spécifié du « a » . C’est ça, ce qui s’attrape au coincement du symbolique, de l’imaginaire, et du réel comme nœud. C’est à l’attraper juste que vous pouvez répondre à ce qui est votre fonction : l’offrir comme cause de son désir à votre analysant. ». Et il ajoute : « je m’amuserais à vous dire que ce nœud il faut l’être »… « il n’en reste pas moins que de l’être, il faut que vous n’en fassiez que le semblant » . Je précise que ce texte date de 1974 alors qu’Encore a été prononcé en 1972/73.
Dans cette clinique, la consistance est imaginaire, c’est le corps, le symbolique est mortifiant pour autant qu’il fait trou dans le réel, le réel, lui, est porteur de vie car la condition de la jouissance c’est la vie. Réel, vie, jouissance sont donc liés mais le réel ne s’attrape que par bouts et la jouissance n’est pas une. Je cite : « le sujet supposé savoir qu’est l’analyste dans le transfert ne l’est pas supposé à tort s’il sait en quoi consiste l’inconscient d’être un savoir qui s’articule de lalangue, le corps qui là parle n’y étant noué que par le réel qui se jouit » . Et le seul point commun à ces jouissances multiples « le noyau élaborable de la jouissance » c’est l’objet a : « l’étrange est ce lien qui fait qu’une jouissance quelle qu’elle soit, le suppose, cet objet, et qu’ainsi le plus de jouir puisque c’est ainsi que j’ai cru pouvoir désigner sa place, soit au regard d’aucune jouissance sa condition » .
À partir de là il peut articuler la jouissance phallique, qui est le modèle freudien de la jouissance sexuelle, comme étant une jouissance hors corps et à la limite de la jouissance de l’idiot. Ce qui la sépare du corps c’est l’objet a. L’Autre jouissance, celle qu’il attribue à celles ou à ceux qui s’inscrivent côté femme, se trouve séparée du langage par l’objet a, d’où l’ineffable de l’expérience mystique, comme de la jouissance féminine. Quant au jouis-sens, la jouissance du blablabla c’est encore par l’objet a qu’elle échappe au réel, elle est hors réel. C’est la jouissance des parlologues. C’est la raison de l’échec des psychothérapies. Il n’y a pas de sens dans le réel, on ne peut agir sur le réel par le sens.
Sommes-nous pour autant au bout de nos peines ? Non, parce qu’il faut d’abord tenir compte de cet artifice que constitue la mise à plat du nœud. Déplaçons les ronds de ficelle dans l’espace et c’est très vite « l’embrouille ». Que reste-t-il de l’objet a ? Seulement ce à quoi sert (mais aussi serre) le nœud. Mais il n’a aucune substance, aucune matière. Il apparaît pour ce qu’il est : « un pur vide logique ». Cela se complique encore avec le nœud à quatre où il n’est même plus figurable dans une mise à plat.
Mais le principal remaniement théorique de l’ultime enseignement de Lacan c’est sa nouvelle conception du symptôme écrit sinthome. On passe du sujet soutenu par son fantasme au parlêtre aux prises avec son partenaire symptôme. Corrélativement, la passe se déplace de la traversée du fantasme à l’identification au symptôme. Cela correspond à l’abandon de la suprématie du symbolique.
Dans « Le lieu et le lien », Jacques Alain Miller fait remarquer que sous la suprématie du symbolique il se produit un virage de l’imaginaire au réel de sorte qu’à partir du sujet supposé savoir, on peut obtenir un objet a réel. Alors qu’à partir du moment où cette supériorité est abandonnée le vecteur qui va du symbolique au réel représenté sur le triangle de notre graphe s’inverse. On passe du réel au symbolique.
Ce réel accédant au symbolique on le trouve déjà page 86 d’Encore, mais dans La Troisième les choses se précisent : « j’appelle symptôme ce qui vient du réel » . Lorsque le symptôme était conçu comme du symbolique mordant sur le réel cela donnait : « le réel qui ne pouvait que mentir », J.A. Miller peut dire : « et c’est précisément ce mensonge là, qui s’appelle objet a » . Au-delà de l’enveloppe formelle du symptôme, c’est cet os, cet « os-bjet » qui s’infère du « ça tient » et qui pourtant se réduit à rien qui va être au cœur du symptôme ce qui fait le propre du parlêtre son nom de jouissance.
Faisons une dernière remarque qui nous est suggérée par ce schéma triangulaire : l’inversion du vecteur entre le symbolique et le réel permet de poser le symptôme comme avènement de signification au symptôme comme événement de corps mais il y est également visible de par la place extime de la jouissance qu’un court-circuit est possible évitant le circuit réel, imaginaire, symbolique pour viser directement cette extimité de la jouissance, ce qui rend compte des conduites addictives et plus particulièrement de la toxicomanie.
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