J. RUFF: Lire Schreber


I. Que nul n’entre ici qui n’ait lu Schreber.
On connaît l’inscription qui figurait au fronton de l’Ecole de Platon : « Que nul n’entre ici qui ne soit géomètre. » C’est ainsi qu’on pourrait marquer l’entrée d’une étude de la psychose. Que nul n’entre dans cette étude qui n’ait lu d’abord Schreber.
Freud nous donne de ce point de vue l’exemple. Les Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa, parues en 1911. Depuis cette date, jusqu’à maintenant, c’est la référence paradigmatique pour l’étude de la psychose.
Les Mémoires d’un névropathe de Schreber sont un exercice de lecture au sens où Freud n’a pas eu Schreber en analyse mais fut son lecteur. Ce n’est pas un patient, c’est un livre. Il a lu le livre de Schreber comme nous-même pouvons à notre tour le lire. Lire Schreber ne signifie pas que nous allons attendre la fin du livre pour savoir ce qu’il nous dit. C’est savoir ce que nous pouvons déduire de son témoignage pour élaborer une construction théorique qui rendrait compte de la psychose. C’est ce que firent Freud comme Lacan. Tous deux revinrent plusieurs fois sur ce cas.
Signalons enfin que cette lecture, que nous estimons indispensable, ne fut traduite qu’en 1975 en français. Des parties étaient traduites par ailleurs dans Ornicar en 1966-1967. Les anglais nous avaient précédé par une traduction en 1955. Il y a donc eu un certain retard dans l’accès au texte. On le voit bien dans les contributions psychanalytiques qui ont été consacrées au cas Schreber en langue anglaise. Les études sont classées par rapport au moment où la traduction fut effectuée.
Ce texte porte aussi la marque de la rencontre de Jung et Freud. Ils lisent ce cas et ont un échange de lettres. Ce qui est mis en avant c’est l’intérêt pour l’homosexualité. Lacan comme, on le sait, ne reprendra pas le travail sous cet angle. Il y aura même des lectures différentes de Lacan suivant la perspective qui l’occupait. Il y a le Schreber du déchaînement du signifiant dans le réel et celui de la jouissance. Jacques–Alain Miller a exposé ces différentes strates de lectures.

II. Présentation du texte de Schreber.
Schreber témoigne des deux crises qui lui sont arrivées. L’une a duré 6 mois. Il avait 42 ans. Il venait d’échouer à une candidature politique. Il s’en est remis rapidement grâce à Flechsig. La deuxième crise sera plus sévère. Elle a lieu à ses 51 ans quand il est nommé à un poste d’exception dans la magistrature : président de chambre à la cour d’appel de Dresde. Il est plus jeune que ses collègues et doit réformer les lois de Saxe. Il en ressent un surmenage qui le reconduit dans la clinique de Flechsig. Il y restera de 1893 à 1903. Il rédigera ses Mémoires entre 1900 et 1902 dans le but de pouvoir sortir de l’asile et retrouver ses droits. Il gagnera d’ailleurs son procès. Ses Mémoires comportent, en annexe, les observations de Weber, l’expert psychiatre qui l’a examiné. Il y a donc un travail de témoignage de l’intérieur, pourrait-on dire ainsi que de l’extérieur. Le tout offert à la lecture pour faire avancer, comme il le dit, la vérité dans le domaine religieux et dans les sciences.
Il faut signaler qu’en fait il y aura une troisième crise en 1907. Il restera définitivement à l’asile où il meurt en 1911. Ce troisième temps a été particulièrement bien étudié par deux chercheurs Han Israëls et Julien Quakelbeen. Cette crise confirme en fait la pertinence de la lecture de Lacan sur la forclusion du Nom du Père pour le déclenchement de ce dernier épisode.
Je propose le plan suivant pour ordonner les différents moments du témoignage de Schreber dans ses Mémoires.

1) Système théologico – psychologique.
a) Axiomatique : dieu, l ‘âme, les nerfs, les rayons.
b) L’ordre du monde et le danger pour dieu.
2) L’ordre du monde est rompu : le meurtre d’âme, la contrainte à penser.
a) Meurtre d’âme, le complot.
b) La contrainte à penser et le sommeil comme « la calme paix de dieu ».
c) L’éviration, l’abus sexuel et le laissé en plan.
3) Le tournant capital : le compromis raisonnable.
a) L’annonce de sa mort, le cadavre lépreux, les hommes à la 6-4-2.
b) La transformation en femme et la nouvelle race d’hommes.
4) Jouissances et éloignements de dieu. Flux et reflux, alternances.
a) jouissance transsexuelle, la béatitude.
b) Penser à rien, l’éloignement de dieu : hurlement.
5) Retour sur les hallucinations : Complément IV, février 1901.
a) les voix
b) les hallucinations visuelles.

Plutôt que d’exposer les différents aspects de son témoignage, je mettrai l’accent sur quelques points.
Le premier voudrait souligner la dimension rigoureuse du témoignage. Ce texte procède par renvois multiples à différents chapitres pour signaler que telle réflexion a déjà été exposée précédemment. C’est donc bien d’un effort de rigueur dont il s’agit. On trouve en fait dés le début une indication de l’état d’esprit dans lequel il rédige ce travail. Il indique en effet à la fin de son introduction qu’il va « avancer quelques axiomes. » On ne peut pas mieux dire pour parler d’une construction qui se veut logique. On peut à ce propos rappeler que Lacan donne en exergue à sa thèse une phrase de Spinoza dont on sait le style géométrique qui préside à son Ethique. Ce rappel n’est pas artificiel si on ajoute que Schreber lui- même ne procède pas autrement que Spinoza dans son Ethique puisqu’il commence par une définition de dieu et de l’âme indispensable par rapport à ce qu’il va avancer par la suite pour expliquer le désordre du monde.
Le deuxième point porte sur les préliminaires à son entrée dans la maladie. Ce qui est remarquable c’est que le début se retrouve développé à la fin. C’est la fameuse idée qu’il serait beau d’être une femme en train de subir l’accouplement. On sait que ce sera cette idée qui trouvera sa stabilisation à la fin. Pour cela il faudra passer par des étapes qui verront cette idée acceptable quand l’agent ne sera plus Flechsig mais son Dieu.
J.C Maleval en a déplié les étapes. Il n’est donc pas nécessaire de les reprendre en détail ici. Signalons qu’il en fait vraiment différents moments logiques d’un travail qui a pour but de répondre à une impasse de départ. À défaut de la fonction paternelle, Po, il doit passer par des petites routes pour reconstruire son univers. C’est un travail d’élaboration pour porter la jouissance au signifiant. Le surmenage de Schreber était donc à prendre à la lettre. Il y a vraiment un temps pour comprendre puis un moment pour conclure sur ce qui fut l’effraction de l’instant de voir lors de sa nomination.
Enfin, dernier point, l’irruption d’une jouissance qui marque un point qui cherche sa régulation à défaut du Nom du père. C’est ce qu’il nomme lui-même son « effondrement nerveux ». Ce point a été souvent commenté. Sa femme s’absente pendant quatre jours alors qu’elle venait régulièrement lui rendre visite. Cette privation de sa présence et du réconfort qu’il y trouvait produit cet effondrement qui trouve sa référence dans ce qu’il appelle « un nombre en vérité tout à fait inhabituelle de pollutions. » Cette jouissance survenue à son corps peut être mise en rapport avec le cas de Hans qui lui rencontre, avec l’érection de son pénis, un problème qu’il lui faut traiter avec les éléments à sa disposition. Schreber nous dit que cette nuit, où il eut ses pollutions, fut décisive. En effet il en résultera une modification de son rapport à Fleschig qui prendra, à partir de ce moment, la place d’un Autre jouisseur. « J’acquis l’impression que les intentions du professeur Flechsig envers moi n’étaient pas pures. »

III. Quelques points sur la lecture de Freud.
Freud est revenu un certain nombre de fois sur le cas Schreber. Il y revient en 1915, soit cinq ans après, pour analyser un cas de paranoïa qui pourrait s’opposer à la théorie qu’il en avait produite. C’est sa Communication d’un cas de paranoïa en contradiction avec la théorie psychanalytique, en 1915. On peut aussi indiquer l’article un an après : Quelques types de caractère dégagés par la travail psychanalytique et particulièrement le chapitre « Ceux qui échouent du fait du succès. » Mais c’est sans doute dans Une névrose démoniaque au XVII° en 1923 que se trouve la référence la plus explicite au cas. Il ramasse en effet le cas en une page pour le rapprocher de l’histoire de ce peintre.
Au-delà d’une lecture du cas que Freud reprend et des détails qu’il mettra en valeur ou qu’il ne retiendra pas, et que les anglais mettront en valeur, on peut mettre l’accent sur le rapprochement qu’il fait entre sa théorie de la libido et le délire de Schreber. C’est ce qu’il articule à la fin du chapitre sur « les mécanismes paranoïaques. » Il se sent obligé de rendre raison de cette « concordance frappante » comme il dit. Il a trouvé théorie de la libido avant d’avoir lu Schreber. Et il convoque pour se justifier le témoignage de Jung. De toute façon c’est le rapport entre délire, théorie et vérité. C’est là sans doute que l’expression de Lacan d’élucubration de savoir trouve sa pertinence. En effet il s’agit dans les deux cas de trouver une logique qui comme toujours part d’un trou, d’un effacement de l’évidence. Et le travail du psychotique produit cet inconscient à ciel ouvert à qui sait recueillir sa rigueur logique sans estimer qu’il est un être déficitaire.
Enfin le dernier point que j’aimerais mettre en relief et celui classique de son « mécanisme paranoïaque ». Il met en évidence la pertinence de la lecture de Lacan et de son retour à Freud. Freud fait une étude de la langue. Il reprend la structure d’une phrase : « moi (un homme), je l’aime (lui, un homme). » Il fait porter successivement la négation sur le sujet, le verbe, le complément ou sur toute la proposition. Dans chaque cas c’est une figure de la psychose qui est dégagée : érotomanie, persécution, délire de jalousie, délire de grandeur. C’est un authentique travail de structuration à partir du langage de la psychose dans une pureté qui retiendra Lacan.

IV. Du mythe de l’interdiction à l’impossible de structure.
Tout le travail de Freud se centre sur l’Œdipe. L’homosexualité ou la féminisation n’est qu’un effet de ce défaut d’organisation oedipienne où le père est l’interdicteur d’une jouissance. Schreber, lui, met l’accent sur sa position d’exception. Ce n’est pas le père qui est en position d’exception mais Schreber lui-même par rapport aux autres hommes. Et c’est là qu’il faut entendre la rigueur logique du psychotique dans son rapport à la langue. Il faut en effet poser une exception pour constituer une régulation.
1) Du père au rapport du sujet dans la langue.
Freud reprend le cas de Schreber à la fin de son texte pour nous faire entendre à quel point nous sommes à cette occasion en place de saisir la production de mythe et l’origine des religions. Sans doute verse-t-il dans une pente proche des thèses de Lévy-Brühl sur la mentalité primitive. À la suite de Lacan et de la place qu’a eu pour lui la référence aux travaux de Lévi-Strauss, nous sommes plus enclin à prendre les choses d’une manière qu’on pourrait dire laïque. Nous sommes dans un temps où le rapport de l’homme au langage est mieux mis en évidence sans faire intervenir d’autres hypothèses. C’est donc plus la fonction logique du père dans la langue qui prendra son importance que la place du père comme personnage vivant avec la mère. Toutes les études sur le père de Schreber nous montre bien sûr qu’il ne fut pas un père ordinaire. Mais c’est surtout dans sa fonction de père qu’il n’a pas pu être opérant pour son fils. D’où le travail de Lacan pour distinguer ces instances psychiques du père, Père imaginaire, réel et symbolique, et se dégager d’un réalisme du père présent ou pas qui rate alors sa fonction psychique.

2) L’homme habite le langage : la fonction logique du Nom du Père.
C’est donc la mise ne place de la structure dans laquelle habite l’homme qui sera l’orientation décisive de Lacan. Cette métaphore de l’habitat est classique. Freud déjà disait que “ le moi n’est pas maître dans sa propre maison”. Pour Lacan, avec un accent très heideggerien, l’homme habite le langage. Plus précisément le psychotique est habité possédé par le langage alors que le névrosé habite le langage. C’est donc l’exploration de cette structure qui est le travail de Lacan. Cette structure est du solide au sens réel. ”Il n'est pas nécessaire de connaître le plan d'une maison pour se cogner la tête contre ses murs: pour ce faire, on s'en passe même assez bien." Ou encore "Ce qui distingue l'architecture du bâtiment ( est ) une puissance logique qui ordonne l'architecture au-delà de ce que le bâtiment supporte de possible utilisation." Il y a une implication de l’organisme dans quelque chose qui est structuré comme un langage.
Cette logique conduit donc à aborder les choses non pas sur le mode de l’interdit qui ramène à des problèmes moraux ou sociaux mais à une dimension plus interne c’est-à-dire le rapport du sujet déterminé par le langage. La logique conduit donc non pas à une approche par l’interdit mais par l’impossible . Pour Lacan Hans est un logicien. De même Schreber, comme on l’a rappelé par le terme d’axiomatique, est dans une exigence féroce de rigueur logique. C’est donc les lois du signifiants, la structure de la phrase, la nécessité de répliquer, de répondre, la place de la question et de la réponse qui vont occuper d’abord l’attention de Lacan dans sa lecture de Schreber dans le séminaire sur les psychoses et la réécriture qu’il en fait dans la Question préliminaire. Cette dimension sémantique trouvera sa pointe dans le rapport du signifiant et du signifié noué par le Nom du Père. La métonymie et de la métaphore donneront les modalités du sens retenu ou émergeant. Pour cela, il faut un élément logique qui capitonne, boucle la phrase. C’est la mise en place du Nom du Père qui est la transcription laïque d’un problème qui a agité la philosophie et la religion . Cette référence au père se traduit dans le dieu des philosophes comme Autre garant. et d’une autre manière dans celui de la Bible. On reviendra sur ces deux faces de dieu puisqu’elles indiquent deux entrées différentes dans cette question du rapport de l’homme au langage : une face linguistique, sémantique et une autre de jouissance.

3) La perplexité et le non-rapport entre le signifiant et le signifié.
Pour s’introduire à cet impossible logique qui subvertit l’approche par l’interdit, il est pertinent de reprendre la rencontre qui met au travail Schreber. Comme dans le cas de Hans, c’est une jouissance qui engendre non pas une surprise mais la perplexité. Mais cette distinction entre surprise et perplexité marque la différence entre la psychose et la névrose. C’est par ce petit répartitoire que Jacques-Alain Miller introduit une féconde distinction entre la psychose et la névrose. Cette distinction porte sur le rapport entre le signifiant et le signifié. Dans l’étonnement, l’écart entre S et s est relatif. C’est le moteur du raisonnement, sa reprise à la base. C’est l’ironie socratique qui relance le questionnement. Dans la perplexité c’est la rencontre, non pas d’un manque de sens relatif, mais un trou, un écart absolu entre S et s. Il y a donc un clivage sémantique qui introduit une temporalité logique entre le signifiant énigmatique qui veut dire quelque chose et le déchiffrage qui est en suspens. Ce temps de suspens qui se marque par une rupture dans la phrase caractérise les phrases de Schreber. C’est surtout net au chapitre XVI de ses Mémoires. Lacan dans la Question préliminaire reprendra ce point en détail. Pierre Naveau a consacré une étude minutieuse à ces phrases interrompues.

4) Les étapes logiques à partir du signifiant énigmatique.
On peut aussi reprendre cette suite d’opération logique en jeu à partir des indications que donnent Jacques –Alain Miller à la fin du même Conciliabule d’Angers. Il part de la pure intentionnalité du signifiant, du pur ça veut dire quelque chose. Il reprend les termes dont s’était servi V.Jankélévitch, le quod et le quid. Le quod c’est le fait que ça veut dire quelque chose mais je ne connais pas le quid de ce que ça veut dire. L’initiative est de toute façon dans l’Autre. C’est ce que Schreber appelle l’ordre du monde qui est perturbé. Cette faille dans l’Autre produit la certitude d’une demande qui me concerne. C’est la figure paranoïaque du manque de l’Autre. Lacan écrira cela S de grand A barré. Cette façon d’écrire est en fait déjà lisible dans la métaphore paternelle à ne considérer que le désir de la mère, DM qui est un signifiant corrélé à l’énigme de sa jouissance. À partir de cet Autre qui me veut quelque chose s’engendre la certitude que c’est à moi de le combler. Que suis-je donc dans ce désir pour le combler ? C’est là que je deviens un signifiant énigmatique, un quod à mon tour. Le signal d’angoisse indique qu’il y a quelque chose à répondre. Schreber est bien celui qui pense que dieu a besoin de lui pour jouir.
On peut souligner un petit détail que Jacques –Alain Miller glisse dans son commentaire à propos de l’idée que l’Autre en a après moi. C’est l’image chrétienne de l’Annonciation. Il m’a semblé à ce propos que l’interprétation de l’Annonciation par Mathias. Grünenwald dans le retable d’Issenheim à Colmar pouvait bien soutenir cette idée. La Vierge Marie n’est pas enthousiaste à répondre à l’annonce de l’ange. Elle a son visage qui s’écarte un peu sur la gauche montrant qu’elle n’est pas vraiment envie de satisfaire tout de suite à cette demande.

5) Les identifications différentielles.
On peut aussi relire les Mémoires de Schreber à partir des identifications qui sont mises en questions et celles qui trouvent à se mettre en place. C’est le travail particulièrement éclairant de Fabien Grasser. Le point de départ est l’identification à « Président. » Cette identification symbolique implique qu’il en réponde. Mais précisément il ne peut pas prendre la parole, être responsable de cette position de jouissance. À partir de là il y a un déchaînement du signifiant, une jouissance morcelée et une perte de l’image du corps. Ce qui est mis en question c’est le triangle imaginaire, le ternaire imaginaire avec l’enfant comme phallus qui manque à la mère. Le schéma que propose F. Grasser est alors une chute de l’imaginaire jusqu’au réel. C’est le moment schizophrénique, la mort subjective où le sujet n’a plus recours à l’imaginaire pour soutenir son corps. C’est le cadavre lépreux parmi les cadavres lépreux. Mais chez Schreber il n’y a pas un stationnement à cette dimension réelle. Il produit une identification qui revient à l’imaginaire d’un corps d’exception. C’est la Femme de Dieu. Cette nouvelle position est en fait remise à un avenir indéfini.

V. Du sujet au parlêtre.
Comme nous le disions au départ, on revient toujours au texte de Schreber pour en faire une nouvelle lecture. Lacan, dix ans après la Question préliminaire et son séminaire sur les psychoses, aborde les choses autrement. Ce n’est plus tant les phénomènes et la structure de l’hallucination entre message et code qui l’intéresse. Ce n’est plus aborder le problème par le biais de la réplique et donc la communication avec l’Autre divin.
Son axe d’approche est celui de la jouissance de la pensée. C’est la face la plus évidente d’ailleurs de Schreber. Lacan n’aborde plus seulement la jouissance par le biais du stade du miroir qui est une manière de lier l’imaginaire au symbolique pour localiser la jouissance. Ce n’est plus non plus chercher la jouissance dans un objet a qui serait la consistance qui ferait défaut au sujet barré.
L’introduction du concept de parlêtre modifie l’approche de la clinique par la seule logique du signifiant. C’est le rapport du corps et du signifiant. Ce n’est donc plus seulement l’effet sémantique mais l’effet jouissance.
En reprenant la question par le biais de la langue comme corps, premier corps qui se corporise dans un organisme, Lacan inverse sa perspective. On part d’un corps affecté par le langage et non plus d’un Autre préalable. La pertinence de cette orientation peut se lire à nouveau dans l’étude qu’en a faite Jacques-Alain Miller.
En mettant en relief un Fort –Da tout à fait lisible dans le texte des Mémoires Jacques Alain Miller montre en quoi ce Fort- Da est réglé par une Autre, donc par le symbolique. Il n’y a donc pas seulement le miroir comme localisation dans l’espace de la libido. Il y a un battement temporel réglé, un flux et reflux de la libido qui s’opère entre Schreber et son partenaire divin. C’est une nouvelle lecture pour l’aliénation- séparation qui ne prend pas seulement en compte la pensée et le hurlement comme moment de penser à rien. C’ est une lecture à partir du corps et du gonflement et du dégonflement des seins en rapport avec l’éloignement ou le rapprochement de dieu.
À ces deux logiques de la jouissance s’en ajoute une troisième. Nous l’avons déjà souligné par l’image de l’Annonciation : c’est le rapport à un Autre vorace. Cet Autre n’existe pas, mais a un corps qui a besoin de moi pour jouir. C’est ce qu’illustre bien ce partenaire divin de Schreber qui n’existe que pour lui. Il est un corps au sens où il est désirant et le corps de Schreber doit se donner à lui pour le combler. Il n’existe pas comme tout savoir. En plus il est un savoir limité puisqu’il ignore le vivant.Or ce vivant, dans la perspective que Schreber met en place, est une création de Dieu lui-même. C’est donc une part de lui qu’il a perdu et veut récupérer. C’est d’ailleurs ce que pose d’entrée Schreber dans son premier chapitre.

Conclusion.
Ce travail a donc consisté à montrer que la lecture de Schreber est incontournable. Les Mémoires permettent des lectures. Il suffit de prendre les auteurs anglais pour constater qu’on peut, par exemple, reprendre tout le problème à partir des rapports entre le père et le fils Schreber.
Ce que nous a appris la lecture de Lacan c’est une reprise en deux temps de ce qui se trouve en fait déjà chez Freud. En effet chez Freud il n’y a pas distinction entre le symbolique et la jouissance. Lacan en portant son attention plus particulièrement sur les problèmes sémantiques a mis moins l’accent, dans un premier temps, sur les modalités de la jouissance. Le « dernier Lacan » reprend donc nettement cette perspective et enrichit de ce fait l’enseignement de la psychose à partir du cas Schreber.
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