J-L MORIZOT: La psychose: du Pr. Schreber à James Joyce


LA PSYCHOSE :
DU PRESIDENT SCHREBER A JAMES JOYCE


Jean-Louis MORIZOT

Lyon, en novembre – décembre 2005,


Freud avec le président Schreber avait montré la voie. Une voie nouvelle, aussi simple que révolutionnaire en acceptant de faire confiance au malade, de tirer conséquences des dits mêmes du malade quand quelques années plus tôt, en France, Falret père, psychiatre des asiles, invitait les médecins aliénistes à ne pas se faire les secrétaires des alienés ! Sa lecture, publiée en 1911, du mémoire de ce singulier « névropathe », rendu public en 1905, un paranoïaque pour la classification nosographique de Kraepelin qui faisait autorité à l’époque, mais que Freud aurait désigné, dit-il, du nom de « paraphrène ». « Paraphrène » est le nom que Freud proposait pour ce que Kraepelin appelait « démence précoce » et Bleuler « schizophrénie ». Freud, dans cette quatrième des « Cinq psychanalyses » exposait sa thèse, celle de construire en logique le sujet à partir de l’inconscient. Cela lui fait dire que le délire du malade est une tentative de guérison inventée par le sujet lui même, à partir du traumatisme d’une rencontre, d’un conflit intra psychique.

« Nous considérons donc que ce fantasme de désir homosexuel : aimer un homme, constitue le centre du conflit dans la paranoïa de l’homme ».
Raisonnement causal non matérialiste qui fait, Freud est prudent, qu’au moins dans ce cas de paranoïa, la causation des troubles trouve son origine dans les effets sur le malade, Schreber, de son transfert sur son médecin, le Pr Flechsig, grand neurologue de la clinique allemande. Et Freud poursuit, étonné de ce qu’il découvre : « Il est néanmoins curieux de voir que les principales formes connues de la paranoïa puissent toutes se ramener à des façons diverses de contredire une proposition unique, une seule phrase : Moi ( un homme ), je l’aime lui ( un homme ) ; bien plus, qu’elles épuisent toutes les manières possibles de formuler cette contradiction ». Et de résumer : « Le délire de jalousie contredit le sujet, le délire de persécution contredit le verbe, l’érotomanie contredit l’objet ». Il ajoute à ces trois formes de délire, déduites de cette assertion princeps, une quatrième forme, le délire des grandeurs, qui rejetterait totalement l’assertion originelle.

Lacan, en 1955 - 56, dans son séminaire sur « Les Psychoses », puis dans son article « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose » a relu et commenté Schreber, avec l’aide de Freud.

Daniel Paul Schreber s’il est écrivain n’est vraiment pas poète, dit Lacan. En effet, si la poésie est bien une création d’un sujet assumant un nouvel ordre de relation symbolique au monde, Schreber ne nous introduit pas à une dimension nouvelle de l’expérience. Il est lisible et intelligible quand il raconte avec certitude les voix qui lui parlent en vérité et décrit avec de multiples détails et une précision méticuleuse les incroyables et extraordinaires phénomènes dont il est affecté dans son corps pendant les années du deuxième épisode pathologique de sa maladie qui lui valu d’être hospitalisé longuement à l’asile du Sonnenstein, la pierre de soleil, dans le nord de l’Allemagne, à Pirna, sur l’Elbe, près de Dresde. Il y restera prés de dix ans de sa vie, de 1894 à 1902. Là, il a commencé à prendre des notes sur des bouts de papier, puis sur des cahiers pendant les années 1896-99, pour rédiger ensuite ses « Mémoires ». Il y fut traité par le Dr Weber, le directeur de l’asile, un homme affable qui l’a toujours bien traité et considéré, l’invitant à sa table quand il le pouvait, et avec les moyens de l’époque : l’isolement, sensé calmer les agités, les prescriptions calmantes d’un sirop, l’hydrate de Chloral et du Bromure. Schreber est un homme cultivé et éclairé, un homme de l’Aufklärung, il adresse son écrit au Pr Flechsig, pour témoigner, pour livrer son cas à la science et la faire avancer.

Lacan dans ce séminaire unifie le champ clinique disparate des psychoses de la nosographie française du milieu du XX° siècle en promouvant l’unité du concept de psychose, reprenant un courant moniste déjà présent dans la tradition clinique psychiatrique. Il fait un pas de plus et avance sa thèse bien connue, celle d’un déficit causal unique, la forclusion ( Verwerfung ) du nom du père en place de l’Autre, comme défaut d’introduction du sujet parlant psychotique à la fonction symbolique de la parole et du langage. Déficit de la fonction phallique, prévalence de l’imaginaire, font ce que Freud avait déjà repéré comme perte de réalité, différente dans la psychose de ce qu’elle est dans la névrose, en ce que le sujet y crée une nouvelle réalité, à laquelle il ne se heurte pas.

Schreber est un malade hospitalisé, halluciné, délirant, agi et passivé par ses voix contre lesquelles il se rebelle, parfois confus et alors placé à l’isolement. Il décrit bien le début de ses troubles :
« En juin 1893, me fut notifié ma nomination prochaine de président de chambre à la Cour d’Appel du Land de Dresde. …. Quelques rêves me vinrent à cette époque, auxquels je ne prêtais pas alors une attention particulière, … Un jour cependant, un matin, encore au lit, j’eus une sensation qui, à y repenser une fois tout à fait éveillé, me troubla de la façon la plus étrange. C’était l’idée que, tout de même ce doit être une chose singulièrement belle que d’être une femme en train de subir l’accouplement. … » Il prend ses fonctions au premier octobre 1893 et, dès le mois de novembre apparaissent la nuit les premières voix qu’il appelle l’effet de miracles divins qui avaient, dit-il, pour but d’empêcher son sommeil.

S’en suit pour lui un crépuscule du monde où les hommes sont réduits à des formes humaines bâclées, l’apparition d’un raccordement de nerfs, rapporté d’abord au Pr Flechsig, son premier médecin, avant de l’être à Dieu - un dieu divisé en un dieu inférieur, Ariman et un dieu supérieur, Ormuz - et ce qu’il appelle « le parler de nerfs », phrases convenues et vides de sens auxquelles il doit répondre automatiquement ( Il appelle cela « le jeu forcé de la pensée » ).
La conviction ensuite se fait jour, qui concerne le mouvement immanent de l’ordre de l’univers, que quiconque a été en contact avec les nerfs, devenus rayons de Dieu, doit nécessairement subir l’éviration. C’est ce qu’il appelle « le complot » dirigé contre lui , où, une fois reconnu le caractère incurable de sa maladie nerveuse, il se serait agi de le livrer à un homme, corps et âme, après que son corps à lui ait été changé en corps de femme, en vue d’abus sexuels. Quant à l’identité de cet homme supposé ainsi jouir abusivement de lui, le glissement se fait du Pr Flechsig, à Dieu. Une telle perspective le révolte et il ne l’envisage que comme objet d’horreur !

Schreber est alors soumis aux influences des rayons solaires ou nerfs de Dieu, qui lui font toutes subir sortes de « phénomènes élémentaires » dans son corps, dédié à assurer la jouissance et l’existence de Dieu qu’il doit ainsi soutenir (il appelle cela les miracles ou malices ).
Les moment où s’exacerbent ces phénomènes pathologiques sont bien repérés : chaque fois que s’interrompt le rapport avec ce Dieu dont il doit sans cesse s’occuper, à qui il doit sans cesse parler pour qu’il continue à exister, chaque fois, dit Lacan, que se produit le retrait de la présence divine, il éclate toutes sortes de phénomènes internes de déchirement, de douleur, diversement intolérables.
On voit donc que Schreber est aux prises avec un Dieu qui ne comprend rien aux humains et qui veut jouir ! Ce Dieu qui parle tout le temps et pour ne rien dire, il entretient avec lui une double relation, un dialogue permanent et un rapport corporel érotique !

Du début à la fin de son rapport avec lui, de l’idée d’un viol ou d’une menace portée sur sa virilité à une effusion voluptueuse quand il accepte d’en devenir la femme, Schreber n’a qu’une hantise, celle qu’il va le laisser en plan, le laisser tomber dès que, dit-il, « la volupté d’âme est absente de mon corps ou dès qu’il ne peut reconnaître dans mes paroles ou dans mes actes la preuve directe qu’il a affaire à une personne en pleine possession de ses facultés mentales ». Tel Sysiphe, Schreber devait travailler sans fin, sans repos, à assurer l’existence et la jouissance de Dieu, en particulier en répondant sans cesse aux phrases stupides des rayons, … « Dès que l’activité de ma pensée se trouve suspendue, Dieu tient aussitôt mes facultés intellectuelles pour mortes et la destruction de ma maison achevée, moyennant quoi, il se donne à lui même toute latitude de se retirer. »

« Dès que je me laisse aller à ne penser à rien, voici comment les phénomènes se succèdent et cela quasiment d’emblée, en un laps de temps des plus courts :

1°) survenue d’un bruit à proximité ;

2°) apparition, en ma personne, du miracle du hurlement (« les muscles qui concourent au mécanisme respiratoire sont mus par le dieu inférieur – Ariman – en sorte que je suis forcé de pousser des hurlements … . A certains moments, ces hurlements se produisent de façon si violente et à des intervalles si rapprochés que cela me met dans un état à peine supportable et qu’il me devient impossible, la nuit, de rester au lit » … Le Dr Weber écrit dans son observation que, pour le plus grand désagrément de tout le monde, ces explosions bruyantes troublent la nuit de façon intolérable, pendant des heures.

Il nous faut imaginer Schreber poussant la nuit, par la fenêtre ouverte, des hurlements sauvages, se promenant à demi nu dans sa chambre, au risque d’un refroidissement, allant se poster devant le miroir, vêtu d’un tricot de corps largement décolleté, orné de faveurs multicolores et restant en contemplation devant sa poitrine aux formes soi disant féminines !

3°) Lever du vent

4°) Appels au secours poussés par les « nerfs de dieu »

Tous ces phénomènes se reproduisant des centaines de fois par jour , ….

« Le mois de novembre 1895 marque un tournant capital dans l’histoire de ma vie » écrit Schreber. Désormais, indubitablement, j’avais pris conscience de ce que l’éviration était, que je le veuille ou non, un impératif absolu de l’ordre de l’univers et, à la recherche d’un compromis raisonnable, il ne me restait plus qu’à me faire à cette idée d’être transformé en femme. L’éviration devait naturellement avoir pour suite rien moins que ma fécondation par les rayons divins, en vue de la génération d’une nouvelle race d’hommes….. Le tournant que je pris fut facilité en ceci que j’étais convaincu qu’en dehors de moi, le genre humain, sous ses espèces réelles avait disparu de la surface de la terre ; j’étais persuadé que les formes humaines que je pouvais encore apercevoir n’étaient plus qu’images d’hommes bâclés à la six-quatre-deux et mon éviration ne risquait donc plus de constituer une infamante humiliation. »

On voit que la solution de Schreber est une solution dans le langage, dans la nomination. Faute de disposer de l’usage de l’Autre de la langue, avec les propriétés qu’il confère à Dieu, il a inventé un Autre à qui attribuer la cause de ce qui lui arrive, un Autre dont il n’est pas complètement séparé puisqu’il doit en entretenir la présence, mais avec qui il maintient une dialectique de la parole. Dans ce dialogue infini avec son Dieu, il trouve à régler un certain rapport à ce qui l’habite et lui fait des effets de volupté, en excès ou en défaut.

Avec Schreber, on est du côté de la psychose extraordinaire, déclenchée, patente, évolutive. La solution trouvée par Schreber est une solution délirante, une signification privée, celle qui attribue la Jouissance toute entière à un grand Autre, Dieu, qui est dans un rapport étroit avec le sujet. Il est, lui, à cette place, de Dieu ou de rien. C’est une métaphore délirante qui a, dans le champ du langage, par le pouvoir de la nomination, fonction vicariante de la métaphore paternelle non advenue. La trouvaille d’une métaphore délirante est la solution qui lui permet de lier, d’associer des éléments de significations autrement épars, pour fixer, limiter, contenir la libido dans les lettres de la langue. A la dispersion paranoïde des énoncés, à la fuite du sens dans la langue par un jeu métonymique illimité, fait suite un énoncé unique qui prend appui sur un Dieu qui ne peut être trompeur pour fonder, en certitude, une signification.

Vingt ans après, Lacan reprend, en lisant l’œuvre de James Joyce que lui montre Jacques Aubert, la question de la psychose. Il ne part plus de la position névrotique de considérer qu’il y a, a priori, une unité du sujet, donnée par le signifiant et l’Autre du langage.

Au contraire, il part, dans cette démarche qu’il a appellée « la psychanalyse à l’envers », du reste de cette opération mythique de naissance du sujet au champ de l’Autre, l’objet « a ». L’objet « a », c’est l’exclu du signifiant, la libido, la jouissance quantifiée, ce point d’angoisse car innommable et infigurable, qui reste du côté du sujet.

De poser ainsi le sujet du langage d’un côté, de l’autre la jouissance et l’objet « a » sans oublier le non rapport de l’un à l’autre ( ce qu’il appelle le non rapport sexuel ) fait question commune à tous les êtres qui sont devenus non plus des sujets mais des parlêtres. Les « parlêtres » sont les êtres parlants quand ils sont affectés par la jouissance contenue dans ce qu’il a appelé cet objet « a ». Cette question, c’est celle du rapport de chacun au monde et à soi même comme Autre et c’est à cette question qu’il s’agit de répondre pour pacifier le sentiment d’existence en faisant un, un un bricolé, singulier, propre à chacun et non plus universel.

Ici plus de différence donc de la névrose à la psychose, psychose et névrose sont des réponses ordinaires, c’est à dire dans l’ordre normal des choses, à cette question de comment se constitue un être parlant à partir de la jouissance qui le cause. C’est là qu’il faut entendre le discours d’Erasme comme celui de Pascal sur la présence de la folie comme potentialité incluse au cœur de l’homme. C’est la thèse de Lacan qui vaut pour tous, celle où nous sommes « tous schizophrènes » ou « tous délirants » parce que le corps et ses organes font question au sujet au sujet qui parle quand il n’adopte pas les réponses convenues de l’ordre phallique. C’est cette thèse qu’avaient exploitée G. Deleuze et F. Guattari, en 1972, avec leur « Anti-Œdipe ». La question du diagnostic, névrose ou psychose, se trouve donc déplacée dans cette clinique lue avec ces nouveaux outils conceptuels : une clinique continuiste en lieu et place d’une clinique structurale binaire. Le diagnostic de psychose se trouve déplacé, du repérage du manque phallique à une réponse à la question « A partir de quand est-on fou ?


La grande différence entre Schreber et Joyce tient bien sûr dans le traitement du signifiant. Si Schreber écrivait, il n’était pas un artiste ; Joyce, lui écrivait pour faire œuvre et ce qu’il écrivait a été reçu dans la littérature. Schreber est allé du non sens d’un ensemble d’énoncés premiers, les voix holophrases, vers un sens réunifié ; Joyce, lui, ira du sens au non sens. Il va jouer du sens pour nous en faire percevoir l’en deça, la dimension signifiante, par l’équivoque.

Dès 1956, note J. A. Miller, Lacan relevait, dans « Le séminaire sur la lettre volée » l’équivoque signifiante, homophonique faite par Joyce « A letter, a litter », une lettre, une ordure, pour faire valoir qu’il n’y a pas que le signifiant dans une lettre. Si une lettre est un message, c’est aussi un objet et le destin de l’un se sépare de celui de l’autre.

La fonction de la parole n’épuise pas ce qu’il en est du champ du langage et il propose de réécrire le titre par lequel Lacan inaugurait son enseignement en « Fonction, instance et champ de la parole, de la lettre et du langage en psychanalyse ». Si le symptôme est analysable, c’est parce qu’il est un message sémantique, s’il résiste aussi bien au pouvoir de l’interprétation, comme dans ce que Freud a appelé « la réaction thérapeutique négative », c’est que sa consistance n’est pas que sémantique, mais inclut la jouissance.

C’est en quoi, dit Lacan, « le symptôme, s’il est supporté par une structure identique à celle du langage, n’est pas articulé dans un procès de parole, mais inscrit dans un procès d’écriture . » La jouissance et le sens se conjuguent dans l’écriture du symptôme.

Dans la conférence qu’il a donnée à la Sorbonne le 16 juin 1975 lors du cinquième symposium international James Joyce, Lacan titrait « Joyce le symptôme » pour donner, disait-il, à Joyce son nom propre , celui où, « je crois qu’il se serait reconnu dans la dimension de la nomination ». Et plus loin « Joyce le symptôme, le symbole, il l’abolit », mais du symptôme, il en donne l’appareil, l’essence, l’abstraction.

Il faut lire Joyce sans chercher à comprendre ! L’Ulysse de Joyce, dans son périple dublinois, n’a plus qu’un très lointain rapport avec le héros de l’Odyssée ! Lacan ajoute, « ça se lit, parce qu’on sent présente la jouissance de celui qui a écrit ça ». Le symptôme chez Joyce est un symptôme qui ne concerne en rien son lecteur, en tant qu’il n’y a aucune chance qu’il accroche quelque chose de votre inconscient.

Joyce a voulu, pour écrire être quelqu’un dont le nom survivrait à jamais. Il a marqué une date. Avant lui, on n’avait jamais fait de littérature comme ça, après lui, la littérature ne peux plus être ce qu’elle était avant. Il déconstruit le sens et rajoute de l’équivoque, au prix de néologismes, de jeux de mots homophoniques, d’associations par assonance dans la langue anglaise qui s’en trouve irreconnaissable.

« Joyce », dit Lacan, « Joyce le symptôme, est le symptôme pur de ce qu’il en est du rapport au langage, à ce qu’il a pour effet, quand cet effet on ne l’analyse pas, quand on s’interdit de jouer d’aucune des équivoques qui émouvrait l’inconscient chez quiconque ».

Si le lecteur est fasciné, ce n’est pas par le développement d’un récit épique mais par la présence de cette lalangue privée qui se donne à lire dans cette trame. Lacan glisse du mot de symptôme au mot de sinthome, pour dire que le sinthome c’est ce qui nomme, c’est ce qui est ce qu’il y a de singulier chez chaque individu. Le sinthome est l’affect, dit J. A. Miller , en tant qu’irréductible à l’effet de sens. Joyce, pour incarner en lui le symptôme, s’est réduit à une structure qui est celle même de lom, écrit-il, lom, l, o, m, celui qu’a un corps, qu’il appelle le parlêtre, nom qu’il substitue à l’inconscient de Freud et au Ca de la deuxième topique freudienne.
Joyce est, à sa façon, un traumatisé du langage ! Lacan énonçait déjà dans le séminaire III que « le sujet psychotique est dans un rapport direct au langage dans son aspect formel de signifiant pur. Tout ce qui se construit là n’est que réactions d’affect au phénomène premier, le rapport au signifiant ».

Avec ce séminaire XXIII, « Le Sinthome », il s’agissait écrit J. A. Miller « du questionnement le plus radical jamais formulé du fondement même de la psychanalyse , conduit à partir du symptôme comme hors discours. …. Evoquer la psychose n’était point psychanalyse appliquée, c’était tout au contraire, avec le symptôme – Joyce tenu pour inanalysable, mettre en question le discours de l’analyste, pour autant qu’un sujet, identifié au symptôme se ferme à son artifice. Et peut-être une analyse n’a-t-elle pas de meilleure fin …. »
Lacan oppose le savoir faire de l’artiste avec cet inanalysable - qui serait la rencontre de la fin d’une analyse - au travail de l’analysant dans la cure. Le sinthome ; dit J. A. Miller , est une suppléance, une suppléance du père et du phallus.

On n’est plus au niveau de ce qui a fait la gloire de la psychanalyse naissante : le symptôme porteur d’une vérité qui n’attendait que d’être enfin reconnue pour s’effacer dans la guérison du malade. Le sinthome, ininterprétable car ce n’est pas une formation de l’inconscient, est ici un arrangement de l’être, témoin nécessaire de la dysharmonie avec elle même que porte la vie et non plus dérèglement à traiter. Contrairement au sujet divisé de la névrose, dérangé par sa jouissance, le parlêtre est homogène à celle-ci, non obstant le trou du non rapport sexuel. Une clinique orientée par le sinthome, par l’irréductible du sinthome, distribue des parlêtres tous différents et fait obstacle à ce qui serait une pente contemporaine à l’uniformité.

Lacan, pour Joyce, pose la question : « était-il fou ? » et répond que sa folie c’est de s’être senti appelé, impérieusement.

Quand il a débarqué à New York pour ses conférences américaines, Freud, qui avait été en but à l’establisment médical et bourgeois viennois, disait, qu’il apportait « la peste » ! Il savait que le savoir qu’il allait amener avait provoqué la haine et était susceptible de la provoquer encore. Le psychanalyste est un accident qui trouble l’harmonie des savoirs sans conséquences quand la conformité est la norme. Si le psychanalyste a la charge d’être un sinthome, comme le dit Lacan, il lui échoit la responsabilité, dans la culture et la civilisation de son temps, de réconcilier les sujets du malaise avec la pulsion qui les habite.

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