J. RUFF: De l'évidence à l'axiome du fantasme


1° De l'interprétation à la construction.

a) Tout non-sens produit un pourquoi qui appelle un parce que interprétatif. Mais le parce que ouvre la perpective d'une régression à l'infinie. La psychanalyse par la mise en évidence de formations de l'inconscient renouvelle le mode du parce que mais rencontre aussi, du fait de la logique du signifiant, cette régression à l'infinie.

b) La difficulté d'accéder au refoulé originaire, comme parce que ultime, du fait qu'il y a toujours un reste irréductible, appelle l'idée d'une construction qui compléterait les résultats toujours fragmentaires de l'inconscient. "Construire ce qui a été oublié" (1)voire reconstruire comme l'archéologue. Aux morceaux d'inconscient, on supplée par une construction pour produire un essai de complétude. La vérité de la construction pourrait être équivalente au souvenir retrouvé.

c) En fait Freud distingue deux constructions: l'une qui porte sur les souvenirs lacunaires et une autre qui porte sur la logique du fantasme. Il dit en effet ceci de son dernier article de 1937 "dans cet article, notre attention se concentre uniquement sur ce travail préliminaire consacré aux constructions."(2) C'est dire que pour Freud la construction porte aussi sur un point qui est à l'opposé des préliminaires de la reconstruction de la mémoire, sur ce qui précisément " demeure à l'écart du reste du contenu de la névrose et ne trouve pas (sa) place propre dans la trame de celle-ci"(3): le fantasme. C'est dans son article antérieur de 1919 que l'on trouve en effet déjà la trace de ce terme de construction. C'est une construction qui porte sur les formulations du fantasme qui n'ont jamais été dites et c'est pour cela qu'elles doivent être restituées. C'est le cas de la deuxième formulation du fantasme."Je suis battue par le père". ..Cette seconde phase est la plus importante de toutes et la plus lourde de conséquences. Mais on peut dire d'elle en un certain sens qu'elle n'a jamais eu une existence réelle. Elle n'est en aucun cas remémorée, elle n'a jamais porté son contenu jusqu'au devenir conscient. Elle est une construction de l'analyse, mais n'en est pas moins une nécessité." (4)


d) En somme, même la meilleure disposition à l'association libre échoue et le psychanalyste est appelé pour combler les lacunes."Les constructions de l'analyste se font là où le patient n'arrive pas à se souvenir comme si le retour du refoulé déviait à un moment sur l'analyste"(5) La construction du psychanalyste en analyse est une modalité de sa présence pour Freud du moins. On verra pourquoi Lacan lui préfère l'acte.

Je me propose d'insister sur cette idée de construction du fantasme, qui est devenue une évidence, pour montrer que lorsque Lacan parle de construction du fantasme, c'est pour dégager l'idée du fantasme comme axiome. En quoi construire le fantasme comme un axiome est une nouveauté? Construire une phrase comme fantasme n'est pas d'emblée lui donner un statut d'axiome. C'est peut-être même pouvoir renforcer le fantasme.
Pour prendre la mesure de ce que je voudrais faire entendre, je vais reprendre quelque point de la découverte de l'axiomatique.

2° De l'évidence à l'axiome en mathématique

 
Le terme d'axiome est ancien, mais son statut très spécial dans un système axiomatique est récent. Il faut en effet attendre le XIXe siècle pour que l'axiome se dégage de sa référence à l'évidence. et qu'il ne soit plus qu'une " décision ou convention, située par-delà le vrai et le faux"(6) . Le statut de l'axiome se comprend mieux quand on le rapporte au terme de postulat. Le postulat est une demande. C'est ce que fait Euclide pour démontrer sa 29° proposition. Il fait appel à l'intuition, à l'évidence intuitive des parallèles. Il "demande "à son lecteur, c’est-à-dire pour nous à l'Autre, qu'il lui accorde cette évidence sans pouvoir la justifier autrement. C'est un maillon étranger au système," comme un expédient destiné à combler une lacune dans l'enchaînement logique " (7). Le piège de l'évidence intuitive se comprend dans la mesure où la réalité quotidienne est euclidienne.
Quand l'assurance de l'évidence vacille, on passe à l'axiome. En somme quand la contingence ou l'arbitraire de l'évidence se révèle plutôt que sa nécessité, l'axiome se manifeste. Mais ce passage de l'évidence à l'axiome met corrélativement en valeur deux conséquences tout à fait fondamentales: premièrement la cohérence logique interne de la déduction n'est pas touchée, deuxièmement la part d'invention de l'analyse est relancée.
La cohérence interne logique se détache de l'évidence absolue qui la fondait. Cette référence à l'absolu qui véhiculait une connotation métaphysique, soit un lien signifiant avec l'Autre disparaît. La perte de ce lien dégage un vide qu'aucun énoncé ne peut remplir absolument. (On pourrait insister sur le passage du signifiant à la lettre.) D'où cette expression de système hypothético-déductif pour bien insister sur le caractère tout à fait hypothétique du principe fondateur. Mais on voit aussi que ce vidage de l'évidence produit un effet d'invention. C'est l'invention par exemple d'autres géométries dites non-euclidiennes.

3° De l'évidence à l'axiome érotique en psychanalyse.

Faisons retour sur ce que nous avons dit de la construction pour Freud et particulièrement de la construction du fantasme. Comment se fait le passage de l'évidence fantasmatique au statut axiomatique du fantasme ?
a) l'évidence et la cohérence.
Je prends par exemple cette formulation qui est une construction d'une analysante en début de cure. "Les autres ont tout moi rien." Cette phrase exprime pour elle une évidence absolue sans être pour autant encore un axiome. C’est-à-dire que cette évidence subjective engendre pour elle une réalité tout à fait cohérente qui n'est que le résultat d'une déduction à partir de cette proposition évidente précédente. Elle me dit ainsi à un moment: " Un psychanalyste doit donner une interprétation, puis d'ajouter, mais vous me la donneriez que je ne la comprendrais pas"." Ce qui est parfaitement logique par rapport à l'évidence qu'elle a posée.
C'est là que l'on remarque que l'évidence fantasmatique est un bouchon, comme on le remarque dans le fait qu'il n'y a rien à en dire. Il n'y a pas à interroger un principe puisque qu'il est au principe de tout ce dont on parle. C'est comme les prisonniers de la caverne de Platon qui ne se savent même pas qu'ils sont prisonniers puisqu'ils n'ont jamais connu autre chose. C'est strictement le cas de la prison névrotique. En insistant sur l'indétermination névrotique (le doute obsessionnel et l'indécision hystérique), on oublie de rappeler qu'il y a aussi une évidence névrotique qui permet à l'obsessionnel de trancher pour l'impossible de son désir et à l'hystérique d'être tout à fait décidée pour l'insatisfaction
Produire donc l'évidence du fantasme renforce dans un premier temps la clôture de la prison dans laquelle le sujet évolue. Et l'on comprend que dans la pratique, le sujet soit plutôt porté à passer à autre chose, à repartir sur l'association libre dans l'espoir de se libérer de cette évidence sur laquelle il n'y aurait pas à revenir. Le fantasme comme évidence ne produit en fait aucun réveil puisque par un côté, il est encore production de sens et bouche-trou du réel.
Le psychanalyste en construisant le fantasme risque donc de renforcer la clôture et de laisser croire que l'analyse n'est que l'inventaire de ce qui est déjà là. C'est pourquoi Lacan préfère, à la différence de Freud, insister sur l'acte de l'analyste.

b) de l'évidence à l'axiome: le sujet de l'énonciation.
La question est donc plutôt de savoir comment faire passer l'évidence à l'axiome. C'est là qu'il nous faut rappeler ce qu'on disait d'Euclide. Il n'y a pas d'évidence sans postulat, sans demande,
En effet, cette personne fait appel à l'Autre, comme Euclide pour ses parallèles, c’est-à-dire qu'elle me demande de partager cette évidence pour assurer la cohérence du système. C'est dans cette évidence qu'il y aurait un rapport entre elle et moi: nous nous comprendrions. (Ce qui laisserait à penser que l'évidence est du côté de l'amour.)
Cette demande d'accord est fondamentale. Et c'est là que se place le désir de l'analyste dans cette suspension de l'évidence qui ne laisse pourtant pas place au scepticisme. Le sentiment de moquerie à l'approche de ce moment témoignerait peut-être encore du savoir de l'Autre quant à une évidence meilleure. Pourquoi alors cette demande d'accord est elle si fondamentale puisque nous avons vu que la mise en question de l'évidence ne touchera pas à la cohérence de l'ensemble des dits. C'est que l'analysante ne le sait pas encore et qu'elle croit que la vérité de sa déduction, en somme la cohérence de sa réalité, repose sur la vérité absolue de son évidence. Qu'est ce qui est alors touché dans ce passage, dans cette passe de l'évidence à l'axiome ?
Ce qui est touché c'est l'assurance que le sujet prenait de l'évidence du fantasme. En somme si l'assurance de cohérence n'est pas touchée et au contraire se trouve renforcée, il se dégage un énoncé qui a désormais un caractère de contingence. C'est cohérent en dépit de la contingence de l'axiome.
Le passage de l'évidence à l'axiome isole en effet un énoncé, comme un chaînon étranger voir Unheimlich, du fait que lui est retirée la garantie de l'Autre. L'effet en est d'introduire le sujet de l'énonciation dans l'énoncé. C'est un autre aspect de la rectification subjective. Le fantasme comme interprétation du désir de l'Autre est bien le support de la position du sujet dans ce qu'il attend, demande, appelle, espère de plus impossible dans son rapport à l'Autre.
Mais paradoxalement introduire le sujet de l'énonciation dans l'énoncé ne se repère jamais aussi nettement que dans un énoncé désubjectivé, en somme sans que le sujet en soit l"énonciateur comme On bat un enfant. Pourquoi? On avance l'idée que l'aveu en est difficile. Ce constat est exact, mais ne rend pas compte des raisons. Il laisse planer un autre fantasme: penser que l'aveu dirait toute la vérité. En somme si l'aveu est difficile c'est parce que la vérité est difficile à dire. Au contraire, ce qui fait l'aveu difficile, même pour un énoncé désubjectivé, comme on bat un enfant, c'est la part d'impossible à dire que cet aveu réveille. En somme dans cet acte de parole, on retrouve la défaillance de la parole devant la jouissance comme impossible à dire. L'évidence s'évide: évidence d'un regard ou d'une parole qui identifierait l'être du sujet de l'énonciation. Quand l'évidence s'évide le sujet aperçoit la cause qui le divise.
C'est là qu'on réalise que l'aveu du fantasme dans son passage de l'évidence à l'axiome nous ramène à l'acte, au sens où cet axiome ne fut jamais autre chose qu'une décision, un acte de parole, un choix qu'on ne se savait plus avoir pris ni peut être jamais aussi clairement dit et qui a décidé d'une réalité en impasse.

Jacques Ruff

1)Freud Résultats, Idées, Problèmes II P.U.F. Construction en analyse p.271
2)Freud .Idées, Problèmes II P.U.F. Construction en analyse p.273
3)Freud Idées, Problèmes II P.U.F.Un enfant est battu p.223
4)Freud Idées, Problèmes II. P.U.F. Un enfant est battu p.225
5)Cahiers de l'A.C.F. Val de Loire & Bretagne n°3 J.A. Miller Marginalia de "Construction en analyse" p.29
6)Robert Blanché, P.U. F. 1955 L'axiomatique p.4-7
7)Robert Blanché P.U. F. 1955 L'axiomatique p.4-7

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