J-P DEFFIEUX: Clinique de la castration


Lacan indique dans Le Séminaire 3, Les psychoses, que « la castration est chez Freud le pivot, le point de concours de la dialectique libidinale, chez l’homme comme chez la femme »,
« Freud ne démord pas de cette prévalence », ajoute t’il.
La castration concerne les 3 structures : névrose, psychose et perversion. On pourrait même dire que les modalités du rapport du sujet à la castration définissent chez Freud les 3 structures : à la névrose, la crainte et la menace de castration (côté homme), la revendication liée à un dommage (côté femme). A la perversion, le déni de la castration, mode de protection particulièrement efficace contre la menace de castration, le fétichisme illustrant au mieux cette opération. A la psychose enfin, le rejet de la castration, elle n’entre pas dans le monde symbolique du sujet, ce qui ne veut pas dire pour autant qu’elle n’a pas d’effet sur le sujet, elle exerce bien son action, mais dans le réel : voire l’hallucination du doigt coupé chez l’homme aux loups, voire d’une façon plus générale toutes les modalités de tentative de castration réelle dans la psychose qui vont de la scarification à l’éviration.
Freud a inventé le complexe de castration à partir du mythe d’Oedipe, ç’est à dire à partir d’un interdit paternel. Le complexe d’Oedipe est le mythe inventé par Freud dans un temps où la fonction paternelle était dominante dans le social, pour illustrer une logique structurale dont le pivot central est le complexe de castration.
Mais la dimension structurale de la castration reste implicite chez Freud, son articulation logique n’est pas extraite. Freud bute sur l’imaginarisation du complexe de castration.
Lacan va dégager ce concept de son imaginaire et le rendre plus opératoire pour l’expérience analytique en lui donnant sa place dans la structure, et en l’écrivant de mathèmes comme – phi et A barré et plus tard dans les années 70 en en donnant la formule logique : « il n’y a pas de rapport sexuel », et en écrivant les formules de la sexuation.
Il faut d’abord rappeler que chaque fois qu’on parle de castration, on met en jeu le phallus, chez Freud comme chez Lacan. La castration concerne le phallus et la fonction phallique. Toute la question est de savoir de quoi l’on parle quand on parle du phallus. En effet le sens de ce terme va changer de Freud à Lacan et chez Lacan lui-même à plusieurs reprises. La conceptualisation de la castration bougera en fonction de celle du phallus et de la fonction phallique.
Pour Freud, fondamentalement, le complexe de castration restera attaché à une réalité anatomique, celle de l’organe sexuel, le pénis. Elle concerne cependant les deux sexes.
Freud a le génie de repérer que l’enfant, quelque soit son sexe, passe par une phase d’investissement libidinal phallique malgré l’absence du pénis chez la petite fille. Il trouve à cela une explication anatomique : l’investissement libidinal est localisée au pénis pour le garçon et au petit pénis qu’est le clitoris pour la fille. A ce stade, l’enfant s’imagine que tous les humains sont dotés d’un pénis et en premier lieu la mère.
La question est de savoir comment le garçon et la fille sortent de cette phase phallique et Freud ne se démarque pas là vraiment de la réalité anatomique. C’est, pour Freud, la vue des organes génitaux de l’autre sexe qui en décide :
« La menace de castration prend vraiment effet lorsque le petit garçon se rend compte que la petite fille n’a pas de pénis », « le clitoris de la fille se comporte comme un pénis mais comparé à un camarade masculin elle ressent un préjudice et une infériorité » (Article de Freud « La disparition du Complexe d’Oedipe »)
Freud appréhende le complexe de castration à partir de la vue, ç’est à dire de la représentation imaginaire de la forme. Cela se joue pour Freud entre ce qui apparaît en plus et ce qui apparaît en moins. L’un craint qu’on lui enlève ce qu’il a, l’autre exige qu’on lui donne ce qui lui manque. Ce rapport à la castration illustre celui du névrosé, le sujet névrosé y reste rivé.
C’est à partir de l’idée freudienne de la mère phallique, de la mère imaginairement pourvue du pénis pour l’enfant, que Lacan va distinguer le pénis du phallus et va ainsi se démarquer de l’anatomie :
Le phallus, suivant Lacan dans Le Séminaire IV, n’est pas le pénis en tant qu’organe, c’est le pénis en tant qu’il manque à la mère. Le phallus, devient à partir de là, le symbole du manque, ç’est à dire le symbole de la castration pour les deux sexes et on comprend pourquoi il l’écrira – phi. Cette nouvelle appréhension de la castration va en particulier permettre de dépasser les conceptions freudiennes problématiques de la féminité. Les 3 destins féminins cernés par Freud, restent liés à la réalité anatomique de l’envie du pénis :
-L’inhibition sexuelle névrotique ou renoncement à la sexualité
-Le complexe de masculinité, identification virile allant jusqu’à l’homosexualité
- ce qu’il appelle la féminité normale qui s’opère par déplacement qui va de l’envie de posséder le pénis, à l’envie, voire l’exigence que son père le lui donne, puis qu’il lui donne l’équivalent, l’enfant, et enfin qu’un homme lui donne l’enfant, mais toujours comme substitut du pénis.
Freud dans l’article sur la féminité écrit : « La position féminine ne s’établit vraiment que lorsque le désir du pénis est remplacé par le désir d’avoir un enfant, comme substitut du pénis »… « ainsi l’ancien désir viril de posséder un pénis subsiste même quand la féminité est le mieux établie ». La femme est donc condamnée aux conséquences du destin anatomique.
On verra avec Lacan qu’il n’y a pas besoin d’être mère pour être femme, et même qu’être mère ne garantit nullement d’une position féminine et plus innovant encore que l’anatomie ne décide pas absolument de la position sexuée : masculine ou féminine.
Dés le séminaire sur la relation d’objet, Séminaire IV, en 1956, Lacan dit : Lisez les nouvelles conférences de Freud, et vous verrez qu’il apparaît qu’il n’y a pas de relation harmonique entre l’homme et la femme, entre le sujet et son objet. Il y a une béance entre le sujet et son objet.
Le sujet, dans son rapport à l’objet, objet sexuel, objet de désir, a avant tout à faire au manque, au manque de l’objet qui pourrait satisfaire une relation harmonieuse.
Lacan tient à se démarquer des analystes de l’époque sur leur théorie de la relation d’objet qui croit à une maturation harmonieuse et génitale de la relation à l’objet, un oedipe réussi amenant à une relation génitale épanouie et harmonieuse, ce qui est une sorte de tentative erronée de régler la question de la castration. Si on pouvait dire à chacun sa chacune, cela règlerait la question de la castration.
Ce manque d’objet, cet objet comme manque, Lacan va le symboliser par le phallus qui devient le symbole du manque inhérent au rapport entre les sexes et donc la marque du désir.
Et c’est exactement pourquoi Lacan va s’employer à distinguer la castration de ce qu’elle est devenue chez les psychanalystes de son temps : la frustration , « on ne parle plus que de frustration. »
Lacan dénonce dans les années 50, que la logique de la castration s’est réduite à la frustration, ç’est à dire au pur abord imaginaire de la castration. La frustration c’est la revendication imaginaire du phallus, c’est l’exigence d’avoir ou l’angoisse de perdre.
Lacan, en se démarquant de la frustration, va donner sa vrai dimension à la castration, ç’est à dire une dimension symbolique. Il va la situer dans le rapport du sujet au langage.
Le phallus est le signifiant du manque, le signifiant du désir mais c’est un signifiant privilégié car comme l’écrit Lacan dans « La signification du phallus » : « Il est la marque où la part du logos se conjoint à l’avènement du désir ». Il est à la fois un élément du langage mais il est aussi la marque du désir sexué, ce qui du sexuel peut venir à se représenter dans le langage mais comme manque, par le biais du désir.
Cela a le grand avantage de concerner aussi bien l’homme que la femme, puisqu’il ne s’agit plus de l’organe, mais du hiatus incontournable entre les sexes. Ce hiatus incontournable entre les sexes, comment pourrait t’on l’appréhender si nous n’avions pas un signifiant qui l’indique, qui le marque .
Cette distinction de la castration sur le plan symbolique de la frustration sur le plan imaginaire est très importante, car c’est elle qui va permettre d’aller au delà de ce que Freud appelait le roc de la castration. Si pour Freud le sujet ne peut dépasser la frustration imaginaire de l’envie du pénis et la crainte imaginaire de la castration ; pour Lacan, ce qu’il ne peut dépasser sur le plan imaginaire, le sujet peut le franchir dans son rapport au symbolique. C’est pourquoi on trouve alors dans Le Séminaire IV le terme nouveau d’ assomption de la castration : « Il s’agit qu’à l’orée de l’Oedipe, l’enfant assume le phallus en tant que signifiant », ç’est à dire qu’il passe de l’imaginaire de la frustration à assumer le phallus comme signifiant du manque.
« Assumer la castration, c’est assumer le manque dont s’institue le désir », écrit Lacan dans l’article « Du trieb de Freud ».
Mais qu’est ce qui amène l’enfant à rencontrer cette béance ?
Lacan nous en donne une indication très précieuse dans ce séminaire à partir des 3 registres de l’ imaginaire, du symbolique et du réel. L’enfant est d’abord dans une relation imaginaire leurrante où il s’imagine qu’il peut combler la mère quand à ce qui lui manque (il pense que la mère l’a, il découvre qu’elle ne l’a pas, il pense pouvoir la combler avec ce qu’il a) . Or ce qui le sort de cette position, c’est qu’à un moment de son évolution, l’enfant est confronté à son pénis réellement, de par la pulsion qui surgit et qui l’angoisse. Il est donc confronté à une béance entre satisfaire imaginairement au manque de la mère, et répondre à l’appel de la jouissance phallique. Il y a là un hiatus entre imaginaire et réel qui le sort de cette position leurrante. C’est cette béance entre imaginaire et réel qui, dans les bons cas, va être symbolisée par le phallus, par la loi du père et qui va permettre au sujet d’assumer symboliquement cette béance et de pacifier l’angoisse.
Lacan parlera même dans Le Séminaire V de « traversée de la menace de castration ».
Lacan présente alors le rapport du sujet à la castration comme une expérience de maturation du désir. Le sujet qui assume la castration est un sujet dont le désir n’est pas marqué comme pour le névrosé d’insatisfaction ou d’impossible.
Pour avancer un pas de plus sur cette question, il faut bien repérer encore ce que Lacan apporte à ce moment là de nouveau : il distingue la castration du côté du sujet (S barré) et la castration du côté de l’Autre (qu’il écrit A barré). Cette distinction est absolument capital pour comprendre la névrose, car dire que le névrosé craint la castration, l’évite, s’en angoisse, on ne comprend ce que cela veut dire que si on entend qu’il s’agit de la castration de l’Autre, parce que, de son côté il y est comme poisson dans l’eau, il se délecte de sa castration, de ses insuffisances, de ses inhibitions, de ses symptômes, de son indétermination.
L’assomption de la castration symbolique concerne la castration de l’Autre. Cette assomption n’est pas du côté de l’avoir (imaginaire) mais du côté de l’être, être le phallus. Mais « être le phallus » n’est pas à entendre ici comme être le phallus de la mère, car pour être le phallus de la mère il faut penser l’avoir. Etre le phallus c’est s’identifier au phallus en tant que manque, en tant que signifiant du désir, c’est une identification symbolique et non imaginaire, et il faut encore ajouter qu’être le phallus » c’est assumer d’être….. ce qui manque à l’Autre, et plus exactement encore, faire de son manque (S barré) ce qui manque à l’Autre (A barré). Lacan en dépliera les figures différentes chez l’homme et chez la femme. Faire coïncider son manque avec le manque de l’Autre, c’est aller au delà de l’angoisse de castration et du pénis neid. C’est pour Lacan la solution du désir, c’est certainement le sens le plus précis à donner à cette phrase bien connue : le désir de l’homme c’est le désir de l’Autre.
J’ai jusque là déplié la question de la castration comme articulée au désir et au Nom du père, à la loi du père en tant qu’elle institue le désir. Pour Freud et pour Lacan jusque dans les années 60, c’est le Nom du père qui transmet la castration, et le désir, de père en fils et ceci au fil des générations. Lacan peut dire dans Le Séminaire V : « L’homme n’est jamais viril que par une série indéfinie de procuration qui lui viennent de tous ses ancêtres mâles »
Mais Lacan souligne, dés la fin des années 50, que « Papa n’a plus de principes et qu’il s’en suit un certain nombre de complications due à la défaillance de la fonction paternelle »

C’est pourquoi, à partir des années 67-68, Lacan va peu à peu traiter de la question de la castration par un autre abord, non plus celui du rapport du sujet au désir, au manque symbolique phallique, articulé à la loi du père, mais à partir de la question de la jouissance sexuelle qu’il n’y a pas, et déjà dire cela montre bien comment va se situer la castration, dans le « il n’y a pas. » qui va donner naissance à cette célèbre phrase : « Il n’y a pas de rapport sexuel ».
Se réaliser comme sujet dans la castration, devient à partir de ce moment assumer (assomption) le défaut fait à la jouissance de l’union sexuelle. Lacan le dit à peu prés ainsi dans Le Séminaire l’acte analytique, en 67.
Vous voyez l’abord différent de celui qui lui faisait dire qu’assumer la castration, c’est faire de son manque le manque de l’Autre. Ce n’est pas du tout sans lien, mais l’abord est différent, le premier à partir du manque symbolique, à partir du désir orienté par le Signifiant phallique, le deuxième à partir d’une jouissance sexuelle qu’il n’y a pas.
La conceptualisation de la castration passe de l’assomption du manque phallique qui institue le désir à l’assomption de l’inexistence d’une jouissance sexuelle.
La castration concerne toujours le phallus, mais à partir de ce moment non plus tant le phallus comme Signifiant du désir, mais bien plutôt le phallus dans sa dimension de réel, en tant qu’il condense une jouissance particulière qui est la jouissance phallique.
Mais soyons plus précis car il ne faudrait pas croire qu’après tout ce parcours Lacan en revient à dire le phallus, c’est l’organe.
Lacan dit dans Le Séminaire RSI : « Le phallus c’est le réel, surtout en tant qu’on l’élide ». Comment entendre cela ? Il ne s’agit pas là de la réalité de l’organe. Le réel suivant Lacan est ce qui est irreprésentable dans l’imaginaire et insymbolisable dans le langage. Donc ce à quoi Lacan fait référence là c’est au phallus certes, mais ni dans sa forme, ni dans sa représentation signifiante.
Le phallus est réel, en tant qu’une jouissance particulière lui est attachée, une jouissance lui ex-siste. Mais alors pourquoi : « Surtout en tant qu’on l’élide » ? L’élision renvoie à la dimension de la castration, le phallus est d’autant plus réel que le sujet pour atteindre cette jouissance passe par la castration, ou, dit encore autrement, le phallus est d’autant plus réel qu’on atteint à la jouissance phallique en mettant en jeu le désir, ce qui n’est pas nécessaire pour l’homme, y compris dans l’étreinte. On peut atteindre la jouissance phallique par la masturbation, y compris dans l’étreinte.
Dans les Ecrits, p 820, dans l’article « Subversion du sujet », ç’est à dire 15 ans auparavant, Lacan écrit : « Le phallus négativé, dans la dialectique du désir, donne corps à la jouissance », Cete phrase préfigure de façon précise la phrase de RSI.
Lacan dira dans le séminaire suivant, celui de Joyce : « Le phallus est la conjonction de ce parasite, le petit bout de queue en question avec la fonction de la parole ». C’est probablement la définition la plus ramassée que Lacan ait pu donner du phallus et de la castration. On voit bien d’une part que le phallus n’est pas le bout de queue, que le phallus n’est pas non plus seulement un signifiant, un élément de la langue, il est la rencontre de l’organe avec la parole. C’est la rencontre de ce morceau de chair avec la parole qui inscrit le phallus comme manque dans le langage, mais par là même symbolise la place de la jouissance phallique comme ex-sistente.
Cela veut dire que chez l’humain, la fonction phallique, qui résulte de la conjonction du bout de queue et de la parole, barre l’accés au partenaire, le parlêtre n’a pas accés à la jouissance du corps de l’Autre, la jouissance phallique fait barrage à la jouissance sexuelle, qu’il n’y a pas.
La seule jouissance sexuelle en tant qu’elle concerne les deux sexes est phallique. C’est ce qui fait dire à Lacan dans Le Séminaire Encore : « la jouissance s’il y en avait une autre que la jouissance phallique, il ne faudrait pas que ce soit celle-là » (la phallique). La jouissance qui conviendrait au rapport entre les sexes n’existe pas : ce qui veut dire qu’il y a une castration de jouissance inhérente au rapport entre les sexes dont il ne peut que s’embarrasser,
C’est ce chemin parcouru qui va permettre à Lacan à partir de cette dernière appréhension de la castration, de définir une position féminine qui n’est plus dérivée comme pour Freud de l’avoir phallique.
La position masculine et féminine se définit alors d’une répartition différente de la jouissance dans l’étreinte :
S’il n’y a pas de jouissance du corps de l’Autre (nouvelle définition de la castration), il y a une jouissance phallique pour les deux sexes.
L’homme y est assujetti du fait qu’il est porteur de l’organe, la femme l’obtient de par son rapport au phallus du partenaire dans l’acte sexuel.
Mais ce qui spécifie la position féminine c’est de pouvoir accéder à une jouissance supplémentaire, jouissance Autre que la jouissance phallique, ce que Lacan déplie dans Le Séminaire Encore et qu’il écrit des formules de la sexuation.
Mais alors comment peut on définir le rapport particulier de l’homme et de la femme à la castration à la fin de l’enseignement de Lacan ?
L’homme comme la femme doivent en passer par la castration dans la rencontre sexuelle du fait même d’une absence de complémentarité de la jouissance entre les partenaires.
Une femme pour tenter d’obtenir cette jouissance qui la singularise comme femme doit consentir à en passer par le phallus du partenaire, ce à quoi d’ailleurs l’hystérique se refuse de multiples façons. Une femme dans l’étreinte en consentant à en passer par le phallus du partenaire mise sur l’obtention d’un jouissance Autre, cela n’est pas garanti, c’est un pari renouvelé. C’est bien cette dimension de l’enjeu du pari, ç’est à dire du risque de la perte qui signe la confrontation féminine à la castration.
Mais en même temps on peut dire qu’une femme a plus de liberté que l’homme à l’égard de la castration : Freud le mentionnait déjà à sa façon, en disant que la femme est déjà castrée et que donc elle n’est pas comme l’homme en permanence dans l’angoisse de la perte. Jacques-Alain Miller disait cela autrement, par le fait qu’elles n’ont pas comme les hommes des angoisses de propriétaires.
Les femmes peuvent se passer de la jouissance phallique beaucoup plus facilement que les hommes, car eux, ils sont beaucoup plus vissés à la jouissance de l’organe. Une femme est souvent moins fixée à la jouissance phallique, d’une part pour les raisons que je viens de donner mais aussi parce qu’elle « plonge ses racines » dans cette jouissance Autre, elle n’est pas toujours obligée d’en passer par le phallus du partenaire pour y atteindre : c’est bien ce qui fait dire à Lacan que les femmes sont folles (proximité de jouissance Autre entre féminité et psychose) ou qu’elles sont égarées, c’est un éloge à la jouissance Autre qui ne les vissent pas comme l’homme à la fonction phallique et à la castration.
L’homme, lui, est condamné à la limite de la jouissance phallique, pas plus loin que le bout de queue, et d’ailleurs il peut préférer le pur exercice de la jouissance phallique masturbatoire, en propriétaire, qui, elle, met peu en jeu la castration, puisqu’elle n’intéresse que le corps propre, si ce n’est par la limite vite atteinte de la satisfaction. C’est pourquoi Lacan dit que c’est la jouissance de l’idiot. Mais la rencontre avec l’Autre sexe, elle, peut ne pas être pour l’homme simple masturbation, pour cela, dit Lacan dans Encore, il faut que l’homme sache « dire non à la fonction phallique », (assomption de la castration, côté masculin) sinon « il n’y a aucune chance qu’il ait jouissance du corps de la femme, autrement dit fasse l’amour » . Dire non à la fonction phallique, qu’est ce que cela peut être ? Ce n’est en tout cas pas s’en passer. Comment l’homme peut il se décoller quelque peu d’une pure satisfaction masturbatoire de jouissance phallique ? Il me semble qu’on peut dire suivant Lacan que c’est ne pas faire de son organe la détermination de sa jouissance, mais d’une femme la cause de son désir, ce qui n’est pas la même chose, . On voit bien là une autre façon de situer la castration côté homme, c’est lâcher la jouissance de l’organe pour en passer par le désir à partir du fantasme (une femme élue comme objet de fantasme). Ce qui n’empêche pas d’obtenir et d’obtenir seulement la jouissance phallique dans la rencontre sexuelle, mais au prix de la castration : faire d’une femme la cause de son désir, c’est une dernière définition de l’assomption de la castration masculine chez Lacan.
Il faut donc garder de la fin de l’enseignement de Lacan la notion d’une double modalité de la castration :
-Une castration fondamentale inscrite dans la structure, castration de jouissance inhérente au rapport entre les sexes : il n’y a pas de rapport sexuel.
- Mais aussi, suivant qu’on se situe dans la position féminine ou masculine, la façon particulière dont le sujet se rapporte à la fonction phallique qu’on peut résumer d’une phrase :
dire non à la fonction phallique côté homme, parier sur la jouissance phallique côté femme.

Comme je l’ai déjà mentionné, à la fin de son enseignement, Lacan prend ses distances d’une part avec l’anatomie et d’autre par avec la notion de norme sexuelle. Cela ne veut pas dire que la réalité anatomique et biologique n’a pas d’influence sur le rapport du sujet à la castration, c’est indéniable. Mais Lacan montre que ce n’est pas ce qui décide fondamentalement de l’identité sexuée.
L’identité sexuée se définit par rapport à la façon dont le parlêtre, quelque soit son sexe biologique se rapporte à la répartition logique de la jouissance, disons des jouissances, jouissance phallique et jouissance Autre.
Lacan donne un certain nombre d’exemples :
J’en ai relevé 3 : La femme phallique qui se range du côté homme, l’homme mystique, qui a accès à la Jouissance de l’Autre, côté femme, enfin une modalité de l’homosexualité où l’homme se range côté femme dans la mesure où il va chercher le phallus et la jouissance phallique en en passant par l’organe de l’Autre. Il faudrait chercher bien d’autres exemples.

Alors je voudrai finir en disant quelques mots sur notre monde occidental contemporain : la question est de savoir quelles conséquences ont pour la castration, le déclin de la fonction paternelle. Lacan nous a donné des réponses grâce aux 10 dernières années de son enseignement. Si le déclin du père pose un problème sérieux du côté du désir, du côté de l’idéal, la castration reste tout à fait intouchée quant au rapport de jouissance entre les sexes.
Ce qui change, ce sont les modalités d’évitement du sexuel. La névrose n’est plus le premier recours pour se protéger de la castration, car la névrose est du côté du renoncement à la jouissance, par le désir, un ersatz de désir, mais un désir.
Le choix de notre siècle est bien plutôt celui de la jouissance en tant qu’ on peut y parvenir sans en passer par la castration. Cela ne remet pas en question la castration mais simplement la façon de s’en arranger : on peut donner de nombreux exemples modernes de satisfaction pulsionnel hors castration : tout ce qui met en jeu le corps propre sans passer par l’Autre, tout ce qui fait l’interactivité de nos sociétés du côté de la jouissance du blabla, tout ce qui est du côté des symptomes contemporains : boulimie, anorexie, toxycomanie, pulsion de mort.
Enfin toutes les modalités contemporaines de se passer de la castration dans le sexuel lui-même : l’homosexualité, les pratiques perverses, et avec l’Autre sexe, le choix de la jouissance sans amour et sans engagement symbolique (voir la dernière étude sur la sexualité des français).
La psychanalyse doit prendre la mesure des bouleversements contemporains, du nouveau malaise de la civilisation qui n’est plus celui défini par Freud, comme conséquence inévitable de la logique de la castration.
La psychanalyse survivra t’elle à notre civilisation de la satisfaction pulsionnelle hors castration ? Saura t’elle s’adapter aux conséquences de cette nouvelle donne ? je laisse là la question en suspend
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