D. MILLER: Joyce et Joey


Comment un sujet peut-il exister, quand il n'a pas à sa disposition le symbolique pour s'orienter ?
Les psychoses sont des réponses.
Joey en est une.
Dans Joyce-le-symptôme I (in Joyce avec Lacan), Lacan rappelle que le rapport au sujet est constitué d'une façon où le parlêtre est déterminé par l'Autre du langage. "Nous sommes parlés". La nature humaine est une matière signifiante. Alors que son inscription dans le signifiant devrait le libérer, il en est aliéné. L'être s'adresse à l'Autre pour s'affirmer, et, dans ce mouvement où il se "constitue", il en ressort étranger à lui-même : "nous sommes parlés ". Une part de lui-même échappe dans cette articulation.
Un manque à être vient insister pour le sujet, qui, du coup, ne cesse de se tourner vers l'Autre pour y puiser les ressorts de la satisfaction. Cette opération se solde par un rapport au désir qui passe par le signifiant, un rapport phallique d'où émane un registre organisateur des satisfactions, celui du manque, de l'interdit et de l'impossible. NP =>
La dépendance du parlêtre n'est pas propre à sa nature mais à son rapport à la structure du langage. Cette dépendance a un effet de sens phallique c'est à dire a un effet sur sa jouissance circonscrite par le signifiant.
Que se passe-t-il quand cet effet de sens a lieu et n'a pas lieu ?
C'est ici que le Séminaire sur Joyce-le-symptôme est précieux. Le débat tourne autour de cette expression : le fait que Joyce soit désigné par Lacan comme étant "désabonné à l'inconscient" .
Qu'est-ce qu'être abonné à l'inconscient ?
C'est être pris dans la nécessité de recourir au langage et d'en être divisé. Le symptôme est le résultat de cet écart du sujet névrosé avec ce qui le détermine. Le signifiant introduit du jeu entre le sujet et sa jouissance. D'un côté la pulsion, de l'autre sa représentation et nulle adéquation entre l'une et l'autre. L'inconscient interprète la pulsion, le sujet en est réduit à se satisfaire de cet inconscient. D'où la formation du symptôme comme effet de ce compromis, comme consistance de ce conflit où la jouissance résiste à se caser dans le moule du signifiant.
Abonné, le sujet l'est par nécessité de renouveler sans cesse l'opération.


Névrose
Jouissance/signifiant
(
Sujet
Symptôme

Etre désabonné à l'inconscient, Lacan le dit de Joyce lui-même.
Là où dans la névrose il y a hétérogénéité du rapport de la jouissance au langage, dans la psychose joycienne, il y a identité. Le langage, la langue est le lien dans lequel Joyce inscrit toute sa jouissance. Il a fait de son úuvre un "escabeau".
Quand on dit du parlêtre qu'il est parlé, on peut dire de Joyce qu'il est joui par son écriture.
Cela donne un tout autre statut au symptôme. Lorsque dans la névrose, le symptôme est l'effet de la disjonction jouissance/signifiant, dans la psychose joycienne, le symptôme, est le pilier de la conjonction jouissance/langue. Lacan préfère trouver un terme plus propre à marquer la différence. Il nomme donc ce "conditionnement par la langue" sinthome. Le sinthome spécifie cet Autre rapport du sujet à son symptôme, où le rapport de Joyce du langage est le même que celui de Joyce avec sa jouissance.

jouissance ( signifiant
(
Symptôme
Sinthome

En quoi Joey est-il concerné ?
Joey est un enfant machine et non pas un enfant artiste, écrivain. " Une espèce de savant fou caché à l'intérieur d'un petit garçon terrifié."
Je ne crois pas que la différence avec Joyce soit structurale. Ils ont affaire l'un et l'autre à une machinerie qui jouit d'eux. Lacan, dans le Séminaire sur L'Envers de la psychanalyse dit bien que le langage avec ses éléments qui s'associent dans des rouages spécifiques est une machine.
Ainsi la suppléance mécanique de Joey a la même structure que le sinthome littéraire de Joyce. Qu'elles n'aient pas le même éclat et le même impact l'une de l'autre a son importance mais ne modifie pas cette structure autistique du symptôme. Cependant, la perfection de la machine joycienne, perfection artistique mais aussi jouissante, a permis à Joyce un hermétisme complet à la psychanalyse. Aucune pratique de l'inconscient ne lui était nécessaire étant lui-même totalement fermé à l'équivoque de sa propre pratique de jouissance. Il a choisi comme partenaire, non pas le psychanalyste mais l'Universitaire.
Pour ce qui concerne Joey, sa pratique mécanique relevait plus d'un processus vital. Ses machines, ses moteurs, ses lampes et ses fils étaient tout simplement là pour le maintenir en vie. Totalement imprégné de ses mécanismes, il était voué à être lui-même une machine, on/off, telle était sa manière d'exister, selon l'état de ses branchements.
Que la psychanalyse s'en soit mêlée a signifié à Joey qu'il pouvait faire de ce ravage mécanique un instrument de satisfaction pulsionnelle. La psychanalyse est venue s'interposer - via le transfert- entre lui et ses machines infernales. Il s'agit donc de retracer un itinéraire dans lequel la psychanalyse change la distribution de la jouissance.
A son arrivée à l'Ecole Orthogénique, Joey est un être mort pris dans un autisme nourri d'un système de rouages mécaniques, manifestement englué dans un délire où ses machines explosaient, craquaient, avaient des sentiments féroces.
Il témoignait d'un ravage qui faisait de lui un être objet de la jouissance de l'Autre. Le seul espace signifiant dans ce système de machine était le plus l'élémentaire qui soit, vivant quand il était branché, mort débranché. Une alternance du plus et du moins réglementait ce délire. Un carburateur le faisait respirer. Un moteur manger. Un appareillage sur son lit dormir. Ses machines l'animaient. La cause traumatique considérée par B.Bettelheim est l'indifférence totale de la mère. Elle ne s'était pas aperçue qu'elle était enceinte. Cela n'avait rien changé quand il est né. Bettelheim la disait fixée à l'amour d'un homme mort. Cet homme occupait la place du phallus pour elle et ne laissait aucune place à Joey réduit à être un objet laissé tomber aux prises avec les caprices d'un Autre sans désir. Il lui restait à se débattre avec une jouissance basée sur le pur principe de répétition " plus/moins ", sans autre signification, un principe d'inertie, de mort.
Mais cette jouissance ne lui donne pas un corps même si c'est avec elle qu'il peut marcher, respirer, dormir. Il est un être sans corps. Avoir un corps suppose de pouvoir y inscrire le message de l'Autre, avec l'effet de mise en place de la pulsion phallique. C'est pourquoi on peut dire qu'il fait corps avec la machine. Ce qui est une autre façon d'exprimer l'identité du rapport du sujet avec sa jouissance et son symptôme.
Ce qui est conforme au fait que l'intégration de Joey dans l'Ecole de Chicago a été marquée par l'impuissance des éducateurs à l'aborder. Il se déplaçait avec ses appareillages et leur imposait d'en passer par eux pour l'aborder.
Pourtant, une première ébauche de dégagement de ce sujet par rapport à la jouissance de l'Autre est intervenue assez rapidement au cours de ce traitement. Cela est concomitant d'une élaboration signifiante pour désigner ses engins à qui il attribue des couleurs, mais aussi pour se nommer et nommer son entourage (en petite et grande personne). Une taxinomie apparait ainsi qui traduit l'insertion du champ signifiant dans son régime de la jouissance. Cette première manifestation de l'extraction de la jouissance de l'Autre par un délire qui cherche à s'enrichir s'accompagne d'une modification de son analité.
Antérieurement il donne alors à ce mécanisme autistique une signification délirante qui a le mérite de dire, d'articuler les ressorts de cet embrigadement pathologique. Cela nous indique ce que signifie être aux prises avec une jouissance surmoïque qui n'est pas régulée par l'inconscient. N'étant pas dans une dynamique où elle se présente interdite et impossible, elle s'impose comme impératif incontournable. L'interdit qui n'a pas de répondant dans la structure de Joey revient dans le réel sous la forme de la jouissance de l'Autre. Au commandement "Ne fais pas dans ta culotte ", l'enfant a répondu "fais partout ". Et il nous explique que le monde ne contient pas autre chose que des matières fécales qui jaillissent de partout et envahissent l'univers. A ceci près que cet envahissement jusque là informulé s'organise autour de nouveaux signifiant : une nouvelle cartographie de l'univers s'ordonne en traces et en orifices, à l'image du réglage que le signifiant réalise sur la pulsion. La jouissance suit désormais un parcours circonscrit non pas par un code symbolique commun mais délirant.
Cette cartographie justifie que l'on y décèle une forme sommaire d'écriture du symptôme, au sens où le monde signifiant vient réaliser une inscription, un tracé de la jouissance tyrannique de l'Autre dans le monde de ce sujet.
Il s'ensuit un décollement du réel que l'objet anal assume. La jouissance se concentre sur cet objet, processus qui s'accompagne d'un travail métaphorique qui permet à Joey de donner un visage, disons plutôt, un corps à cette jouissance. Il choisit dans son environnement un garçon nommé Ken qui incarne la position du signifiant maître jusque là restée informe et diffus. Joey le nomme Kenrad-la-lampe-garçon. Il est à la fois un dieu vénéré de face et un alter-égo de Joey de dos qui ne peut s'empêcher de déféquer, Joey étant là pour pomper les matières fécales qui sortent de son corps. Kenrad a de ce fait entre ses mains tous les pouvoirs : mutiler, mettre le feu, détruire l'Ecole. A ce moment de l'itinéraire de Joey, l'Autre se scinde donc en Idéal et en signifiant maître. Mais de même une problématique de division se fait jour. Joey = Kenrad, signifiant maître tout puissant, réduit Joey à être un bon à rien. La division du sujet s'affirme désormais par la création d'une métaphore délirante qui est à l'origine d'une élaboration où le monde signifiant lui aussi s'organise selon le registre du pas-tout. Joey établit une sélection de signifiants qui l'hystoricise et l'institue dans une génération. Cela débute par la représentation de Joey dans la figure d'un petit homme blotti sous une couverture, mû par les machines, qu'il nomme le Papoose du connecticut et qu'il installe dans des wagons Cennigan. "Connect I cut", "Hen I can" sont des représentations de la division du sujet conforme à la structure selon laquelle le signifiant représente le sujet pour un autre signifiant. Une progression dans les dessins de Joey raconte l'histoire de ce Papoose qui, dans un premier temps, se confond avec la machine, le wagon, qu'il actionne et par la suite en devient le chauffeur.
Il poursuit l'écriture de son histoire, en choisissant, cette fois, non pas un personnage imaginaire mais un garçon bien réel à qui il laisse son vrai nom : Mitchell assume la fonction de moi-idéal dans lequel Joey se mire. C'est l'occasion de la production d'un premier rêve dans la vie analysante de ce patient "j'étais dans les cabinets de garçons avec Mitchell. Il était assis sur les cabinets et il allait à la selle et j'étais agenouillé devant lui." Le rêve ressemble à un fantasme où Joey se trouve dans une relation spéculaire. Mitchell étant légèrement au-dessus de lui. Je disais que Joey se construit une histoire. Pour cela, il lui fallait se doter d'une famille imaginaire. La famille Carr et ensuite une famille de poules et de poussins remplissent cette fonction et permettent à Joey d'élaborer son symptôme comme étant le sien. Il s'approprie par le biais de l'analyse, le symptôme de l'Autre auquel il adhérait totalement et qui le conditionnait fondamentalement, et en fait son propre symptôme. La famille Carr comprend un personnage qui permet de maîtriser le cours des matières fécales, les entrées et sorties d'un " système à l'égout ". Il renverse le système on/off qui constituait son être vivant, donnat au sujet (qu'il est devnu) la possibilité de se faire à son symptôme, par la maîtrise de ses personnages imaginaire
Cette nouvelle fonction du syptôme aide Joey à lier la mécanique de sa jouissance, non plus au réel mais à l'imaginaire. L'histoire de la famille poussins qui contracte une maladie démontre le processus d'extraction de jouissance auquel il parvient par ce travail psychique. Il raconte comment de poule électrique enceinte d'un fútus électrique, il se métamorphose en poule-poussins qui se met lui-même au monde. Il est entré dans le monde des vivants, sans avoir besoin d'être un engin mécanique. Créateur qu'il a eu de son symptôme, il s'est donné la vie par l'usage. Ceci est d'autant plus vrai que Joey reviendra après avoir quitté l'Ecole Orthogénique de Bettelheim pour montrer une machine électrique. C'est lui qui l'a construite. Elle a la fonction de "changer un courant alternatif en courant continu ". Il est clair qu'il est passé de la position où il était lui-même une machine, où il était lui-même jouissance à celle où il a pu extraire cette jouissance morbide de lui pour la condenser dans un objet séparé. Et cet objet nous dévoile la nature de la jouissance à laquelle il s'adonnait. Il était l'objet d'un courant alternatif donc soumis aux intermittences de cette tension étrangère qui faisait de lui un être syncopé (alternativement vivant ou mort, selon le caprice de l'Autre). On nous dit qu'il s'agit d'un engin lourd, aussi imposant et pesant que cette satisfaction morbide.
Et enfin, le fait qu'il brandisse sa machine non sans une authentique fierté, indique quelle fut la lutte menée contre les ravages de son symptôme, le triomphe dont il fait la démonstration à la mesure de l'asservissement dont il était l'objet. Elle est comme un trophée pour lui, une chose qu'il s'est appropriée, qui fait de lui un propriétaire. Au demeurant, cette invention démontre la différence de statut des jouissances que le symptôme de ce sujet a été amené à gérer. Celle, autistique et destructrice qui positionne le sujet dans un circuit libidinal se nouant au registre du réel, celui de la morbidité, de l'inertie, de l'illimité, de la mêmeté. Cette autre, suppléante, qui place le sujet dans un rapport imaginaire à la satisfaction, registre du narcissisme, de l'identité et de la différence. Le symptôme, produit de la création, implique aussi l'aliénation du sujet, mais une aliénation qui inclus en elle-même une coupure. Je vois dans le refus de revenir sur sa cure l'expression d'un désir d'oubli qui signe qu'il en a fini avec la jouissance de ce symptôme au sens où il préfère la laisser derrière lui.

 
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