J. RUFF: La responsabilité, le fou et l'intime conviction


Une séance de procès en assise est le lieu où peut se lire une des formes majeures du malaise de notre civilisation. Les assises mettent en effet en présence des domaines du champ social qui ne trouvent pas à faire nouage: le droit, l'éthique, les doctrines sur la folie et l'intime conviction des jurés ou des juges. La psychanalyse, par le biais des experts convoqués à la barre, est pourtant présente dans ce lieu public éminemment symbolique où est jugée une des formes majeures de l'atteinte au lien social, le crime. Dire qu'elle est présente implique peut-être que l'on aurait pu penser qu'elle parviendrait à opérer ce nouage. C'est en effet par la criminologie que la psychanalyse a fait son entrée en France. Rappelons entre autres la thèse de Lacan en 1932 sur le cas Aimée, ce crime d'autopunition. Comment comprendre alors ce ratage?
On peut d'abord s'étonner que l'on ne prenne pas plus d'intérêt à ce qu'on appelle, par dérision, la querelle des experts. Souligner leurs désaccords voire leur jargonnage ne devrait pas dispenser d'oublier que ce moment où l'expert vient à la barre répète un moment fondamental de notre société: celui où s'est constitué, autour dans les années 1820-30 la psychiatrie comme discipline autonome . L'enjeu est en effet décisif, tant au point de vue social, intellectuel que politique parce que ce moment inscrit le fait que désormais la folie n'est plus l'objet d'une appréhension spontanée. En effet introduire un expert au tribunal, c'est estimer que le bon sens commun ne peut plus statuer sur la folie. C'est ainsi que la controverse, sur la monomanie autour des années 1825, consiste à mettre en question le prêt à penser évident pour tout le monde qui affirmait que le fou était celui qui avait perdu la raison et que par conséquent on reconnaissait un fou par ses erreurs de jugements. La monomanie homicide démontrait au contraire que le criminel ne montrait aucun déficit intellectuel mais que c'est sa volonté seule qui est atteinte. Ce déplacement dans l'appréciation de la folie dépossédera désormais les magistrats mais aussi les jurés, c'est à dire tout le monde d'un savoir immédiat sur la folie. À partir de ce moment, la folie entre dans le domaine d'un savoir réservé qui trouve sa garantie légale dans la convocation de l'expert aux assises. Les querelles doctrinales sur la folie criminelle devraient donc intéresser tout le monde puisqu'elles répètent ce moment où nous serions éclairés par les spécialistes de la folie pour pouvoir juger dans notre intime conviction. Sans doute les champs psychiatriques et psychanalytiques sont traversés par des débats doctrinaux qui peuvent rendre parfois malaisée une transmission susceptible d'être aisément comprise. Néanmoins nous sommes dans un moment où, face à l'apport incontestable de Freud et surtout de Lacan dans l'approche des psychoses, se trouve une psychiatrie de plus en plus sollicitée par le DSM IV et une industrie pharmaceutique florissante. De ce fait, l'enjeu de ces débats ou de ces querelles n'est pas seulement doctrinal, mais implique une prise de position éthique qui concerne directement notre intime conviction. Il nous faut donc revenir à la psychanalyse dans son extension, c’est-à-dire la place de la psychanalyse dans notre culture. L'expert qui prend le parti de transmettre l'orientation analytique dispose d'une 10 de minutes. Or le discours analytique, du fait qu'il est un événement doctrinal qui subvertit l'approche du sujet, peut déconcerter non seulement par son élaboration théorique mais aussi dans le traitement qu'il propose de la folie. La découverte freudienne est en effet loin d'être évidente et, si elle semble partiellement passée dans le grand public, sa diffusion repose, en fait, sur un ensemble de clichés qui trop souvent font obstacle à sa transmission.
Elle véhicule ainsi, paradoxalement, une orientation qui semble disculper le sujet en le déresponsabilisant. Le sujet n'a t -il pas été victime dans son enfance des difficultés du couple familial? Si le présent dépend du passé et que le passé est celui de l'enfant soumis aux caprices parentaux dans une société qui voit la dissolution du lien conjugal, on comprend que la psychanalyse soit une machine à déculpabiliser. Cette causalité familiale peut faire sourire mais elle est la doxa spontanée qui saupoudre les dossiers médicaux et les réunions les plus communes des institutions. Or ce prêt à penser psychanalytique est un obstacle épistémologique à la transmission de la psychanalyse. Car nous savons que loin de déresponsabiliser un sujet, une cure repose au contraire sur le postulat inverse. Il faut plutôt que le sujet se sente coupable. C'est ce que nous appelons la rectification subjective. En effet, le sujet doit avoir le sentiment, même diffus, de sa faute pour pouvoir penser qu'il est pour quelques choses dans ce dont il se plaint. Ses symptômes, par certains côtés, sont la preuve qu'il a été puni pour une faute qu'il n'a pourtant pas encore su se formuler. La cure consiste donc à rouvrir un dossier qui aurait déjà été instruit ailleurs, dans un Autre tribunal, pour paraphraser l'Autre scène dont parle Freud. Le châtiment symptomatique aurait donc déjà été infligé et le sujet viendrait faire appel, dans une psychanalyse, pour retrouver ses droits à plus de jouissance, c’est-à-dire une modification de la peine par une levée des symptômes. Plus qu'un présumé coupable, le symptôme fait du névrosé un coupable automatique du meurtre du père même s'il l'ignore. C'est ce que Freud appelait le sentiment inconscient de culpabilité. Que l'on soit tous coupables, en pensée, est un effet du Complexe d'Oedipe. Lacan a une très jolie formule en disant que le névrosé irréalise le crime. Ce crime au plus profond du sujet rejoint, en l'accentuant, l'intériorité de la faute que le christianisme avait soulignée avec la doctrine du péché. En fait cette culpabilité qui entraîne le sujet à se justifier par rapport à son père voile le véritable enjeu de la cure. Le fantasme, qui est le grand organisateur de cette logique de la culpabilité, a en effet pour fonction de nous protéger de la rencontre avec le réel qui nous ouvre pourtant sur la dimension pulsionnelle de notre être. C'est par la construction du fantasme, et sa traversée dans une cure, que le sujet peut repérer son rapport à l'objet pulsionnel qui a organisé son rapport au désir de l'Autre. Or il faut rappeler que Lacan donne une formulation de cet objet qui renforce la dimension de culpabilité criminelle. C'est comme le "wanted ou un wanted que le sujet est appelé à renaître pour savoir s'il veut ce qu'il désire." Pourquoi peut-on se percevoir jusque dans cette dimension pulsionnelle comme wanted, comme celui qui est recherché partout, avec une affiche qui donne même le montant de la récompense? Une première réponse consiste à dire que si tout sujet est criminel dans son rapport oedipien au père il l'est encore plus radicalement sur le versant de la singularité de l'objet pulsionnel puisque la pulsion est inintégrable dans le discours universel. L'être de jouissance est une objection à la consistance de l'Autre. La naissance est de ce fait déjà un crime dans la mesure où cet être fait trou par avance dans tout ce qui a pu être dit de lui, même s'il ne veut pas s'avancer jusque-là. C'est pour cela que prendre la parole est une manière d'irréaliser le crime dans la mesure où s'est se faire entendre là où l'Autre est défaillant, là où l'Autre ne peut pas répondre de nous. La deuxième réponse pour réaliser en quoi nous sommes un criminel recherché c'est que nous sommes cachés au plus profond du désir de notre mère, marqué par le phallus maternel qui nous donne ce caractère précieux. On peut sans peine réaliser qu'à s'inscrire au plus profond de la jouissance maternelle cette position ne va pas sans rencontrer la figure du rival jaloux qui vient enquêter sur la part de jouissance que nous recelons. C'est pour cela que la traversée du fantasme conduit à une déculpabilisation puisque le sujet ne se soutient plus dans l'existence en se justifiant par rapport au père. D'où l'incidence de toute cette affaire sur les symptômes qui étaient sous la juridiction du fantasme. Les châtiments symptomatiques ne peuvent en effet trouver de révision qu'à partir d'un point qui se trouve au-delà de la logique du fantasme. C'est là que peut s'opérer le passage de la culpabilité à la responsabilité dans la mesure où le sujet se passe du père pour enfin répondre de sa rencontre du réel dans un nouage différent du précédent: s'est se faire responsable de son symptôme. L'apparition tardive de ce thème de la responsabilité peut pourtant surprendre car, du fait de la règle analytique, le sujet est amené très tôt à se penser comme réponse. Dire ce qui vient à l'esprit c'est en effet constater qu'on a d'abord des réponses. Mais que le sujet soit réponse ne le rend pas encore responsable. La règle fondamentale consiste paradoxalement à dire "dites tout ce qui vous vient à l'esprit, je vous promets qu'on ne vous ferra rien", pour dans un deuxième temps impliquer le sujet de l'énonciation dans ses énoncés. La direction de la cure passe donc d'une logique de la culpabilité organisée par le fantasme à une ouverture sur une responsabilité du sujet qui reconnaît dans son symptôme une logique sortie des impasses de l'interprétation par le père où il avait voulu se mettre à l'abri.
Soit! Mais que dirait-on du psychotique ?. Précisément que lui, par contre, il ne se sent pas coupable. Autant dans la névrose, le discours juridique et psychanalytique sont sur une même surface de la bande de moebius, autant ici, voilà un sujet qui ne saurait plus justiciable. Le comble est dans le fait qu'il puisse, sur le mode paranoïaque, s'affirmer innocent et désigner un autre comme son persécuteur. Quant à son acte, il peut dire que c’était plus fort que lui. Comment peut-on juger un sujet qui sort du cadre de la morale de la responsabilité? Cette présentation de la psychose est pourtant incomplète. Il faut ajouter, comme l'a précisé l'orientation de Lacan, que le psychotique est responsable du choix de la structure . En somme à rejeter l'oedipe, à forclore la fonction paternelle, le sujet se soulage assurément de toute culpabilité, mais il reste responsable des conséquences logiques qui résultent du choix de la structure et déterminent ses obligations. Certes, dans cette logique, le sujet n'irréalise pas le crime mais peut, à certain moment, le réaliser. Le plus déconcertant, c'est que la réalisation du crime peut apporter un effet thérapeutique et une stabilisation possible. Non pas que le crime soit la seule issue possible mais qu'à défaut d’une construction délirante sur le mode schrébérien ou qu'à défaut d'une suppléance par une création artistique comme Joyce, la seule issue soit en effet, pour répondre à la non-inscription de la castration dans le symbolique, de la réaliser dans le réel. En effet, le passage à l'acte nous apprend l'antinomie de l'acte et du sujet. L'acte, à la différence de l'action qui va dans le sens du sujet (c'est pour cela que les actions du sujet le font tourner en rond sans le modifier) l'acte n'est pas pour le bien du sujet puisqu'il veut le modifier . L'acte est du côté de la pulsion alors que l'inconscient est dans la logique du père et du phallus. Comment faire avec la pulsion et la rencontre du désir de l'Autre quand on ne dispose pas de la fonction paternelle? Le crime, s'il est immotivé n'est jamais sans cause . Il fait en effet advenir une perte dans le réel là où la castration symbolique ne s'est pas opérée. C'est là que l'on voit à l'oeuvre le réalisme de la structure. En effet que ce soit sur le mode névrotique ou psychotique, un moins, une perte, une soustraction s'impose, une extraction doit s'opérer. La manifestation de ce moins est différente suivant qu'elle s'inscrit dans le symbolique comme dans la névrose ou comme dans la psychose dans le réel par mutilation, suicide ou passage à l'acte homicide. Dire que cette perte doit s'opérer, c'est reconnaître qu'elle s'impose au moyen de la logique de la rencontre de l'être avec le langage. Le sujet n'est donc pas libre, au sens où il peut faire ce qu'il veut. Il a à répondre des lois d'une structure qu'il habite et qui l'habite. Si le psychotique est libre, c'est qu'il est libéré du père et de l'oedipe mais pas des lois de la structure qui l'installent sans le savoir dans une autre logique. C'est pour cela que le repérage des coordonnées de l'acte homicide lui est indispensable pour parvenir, après coup, à cerner ce qui ne lui été pas possible d’approcher à un moment sinon par le meurtre. C'est ce qu'on voit bien avec le meurtre qu'Althusser a commis sur sa compagne. Il ne se dit pas coupable. On sait même qu'il ne dit pas clairement qu'il aurait voulu un non-lieu plutôt qu'un procès. Il ne réclame pourtant pas non plus de châtiment. Mais s'il ne cherche pas tant à se justifier, il tente par contre, en écrivant, de trouver des explications pour se sortir, dit-il, de la "pierre tombale du non-lieu" . Par ses autoaccusations, il trouve pourtant, par un mode particulier à la mélancolie, de s'innocenter. L'autoaccusation dispense d’être accusé et se passe d'un persécuteur extérieur. Mais que nous dit-il dans ses autoaccusations? Il met en avant un trait majeur: celui d’imposteur. Cette imposture marque sa vie intellectuelle. On sait en effet que la sortie de ses livres, et donc de son nom d'auteur, était suivie d'une crise mélancolique grave. En fait cette imposture a joué aussi dans sa vie sexuelle, à tel point que son premier rapport sexuel le plongea aussi dans une crise de mélancolie. Il n'est en effet pas facile d'occuper, sans l'angoisse, la place du phallus maternel en se soutenant de cette imposture qui consiste à se faire "le père du père" comme il dit. Si bien que sa responsabilité dans ce crime vient du fait que dans ce moment de vérité où il rencontre le désir de l'Autre, par le biais de sa compagne qui veut le quitter, il répond par le meurtre, c’est-à-dire une suppression dans le réel de ce qui l'a toujours questionné, et ceci au moment où vole en éclats l'imposture qui lui servait jusqu'alors de réponse défensive
Revenons au palais de justice. La société peut-elle consentir à cette idée qu'un crime à une vertu thérapeutique ou qu'il est l'occasion pour un psychosé d'être enfin sur le chemin de sa responsabilité? Dans ce cas, la doctrine de la folie n'est -elle pas aussi affolante et irrecevable que le crime lui-même? Cette doxa psychanalytique peut-elle apporter une nouveauté dans l'élaboration de l'intime conviction? Je répondrai par une anecdote. Un juré m'avait fait part, à la suite d'un procès en assise, de ce qui avait entraîné en dernier lieu son intime conviction: les photos réalistes où s'étalaient les traces de l'acharnement meurtrier. La fascination de l'horreur l'avait convaincu qu'il était coupable. Le monstre qu'on était venu voir dans le prétoire fut condamné à une lourde peine d'incarcération. Quel progrès a -t- on fait depuis 1830 où s'opère la suppression de la peine de mort systématique pour des peines d'emprisonnement? Le placement d'office ou volontaire, qui reste dans la logique de l'enfermement, n'a-t-il pas contribué à enfermer également la réflexion sur la folie dans le dérisoire de la querelle d'experts?
Que se passe- t- il alors dans le champ juridique quand on s'oriente en se passant de la logique freudienne? Yves Cartuyvels, juriste et criminologue, le formule dans le titre de son article paru dans Quarto 58 "Le champ pénal entre une éthique de la communication et une pragmatique de la gestion. " L'éthique de la communication est cette perspective procédurale qui voudrait restituer un espace public de négociation et de débat intersubjectif au moment où se fait jour une crise d'efficacité et de légitimité de la norme imposée. Cette justice du dialogue, de la conciliation, de la médiation se veut restauratrice du lien social en déplaçant une juridiction de l'individu objectivé vers une magistrature du sujet. À cette orientation répond une orientation opposée ou complémentaire. En effet, une orientation plus pragmatique voudrait introduire plus de contrôles, de préventions, des gestions du risque de délinquance et une accentuation même de la punition comme cela semble vouloir se développer aux E.U. La tendance procédurale introduit donc en contrepartie une position sécuritaire qui veut se soutenir des techniques de contrôle de la science là où la négociation butte sur le non-négociable.
Si le droit rencontre ainsi une crise dans ses fondements, n'est-ce pas la conséquence d'une désorientation sociale dans la recherche des fondements de l'éthique ? Qu'impliquent en effet des expressions comme "décider suivant votre conscience et votre intime conviction" (art 304 et 353) ou encore " s'interroger". dans le silence et le recueillement et de chercher dans la sincérité de leur conscience, quelles impressions ont fait, sur leur raison, les preuves rapportées contre l'accusé et les moyens de sa défense." (art 353), si ce n'est une référence à une conscience morale? Cette conviction qui est attendue indique bien que le pire ennemi, dans la décision à prendre, est le doute . Or le doute qu'il soit sceptique ou méthodique comme celui de Descartes fait ici référence à la vérité dans la morale. Il faut bien dire que le rapport du sujet à la vérité, à la suite de Freud, n'est plus celui de l'humanisme de Kant ou Rousseau ni de l'utilitarisme de Bentham. De ce point de vue, les impasses que rencontrent les fondements de l'éthique occidentale sont abordées, avec un éclairage particulièrement intéressant, par François Jullien qui montre, par comparaison, que dans la culture chinoise, il n'y a jamais eu de crise dans les fondements de la morale. La référence des chinois, dès le départ, est celle d'une nature pensée comme un processus régulé d'interactions dans lequel nous avons à nous repérer. C'est sur cette régulation de la nature, en nous, qu'il nous faut nous brancher. Dans la mesure où la pensée chinoise n'a pas l'usage du pêcher pour penser la culpabilité, ni la liberté ou la volonté pour soutenir un sujet atomisé, elle nous permet, me semble t il, dans cette comparaison entre des cultures si différentes, de ménager une étape indispensable dans l'approche de l'éthique psychanalytique issue du réalisme de la structure. Ce réalisme éthique n'est, en effet, ni procédural ni gestionnaire. Allons donc directement vers notre thèse! Les fondements de l'éthique pour notre temps ne peuvent pas trouver une autre orientation que celle qui est issue du réalisme de la structure telle que la psychanalyse en renouvelle l'approche. Cette prise de position se complète du seul enjeu qui vaille alors la peine: la transmission de cette éthique. C'est à quoi me semble- t- il un certain nombre d'entre nous, dont beaucoup parmi vous, contribuent déjà activement.
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