J. RUFF: Joyce et le noeud borroméen


Joyce et le noeud borroméen.

 Jacques Ruff (1996)

Tous les 20 ans, Lacan, à partir de la psychose, marque son enseignement d'une nouvelle orientation. On pourrait ainsi distinguer trois moments: 1932 - Aimée, 1955 - Schreber et 1975 - Joyce. Aimée est question que la psychose pose à la psychanalyse. Freud avait en effet parlé d'inaccessibilité de la psychose à la psychanalyse. Dans ce premier temps, la psychose et l'expérience énigmatique sont abordés par le sens. Schreber, au contraire, introduit aux réponses de la psychanalyse et met en question le verdict de Freud. La psychose est abordée à partir de la signification. Puisque la névrose reste le modèle de référence, la psychose n'est qu'une variante en défaut de la névrose. La condition du sujet dépend de qui se passe en A. Le symptôme est en rapport avec la métaphore. L'élaboration théorique emprunte les outils de la névroses (père, phallus, métaphore, métonymie). Les schémas R et I rendent compte de ce travail. Joyce, par contre, n'est plus une question à la psychanalyse ni une réponse de la psychanalyse mais mise en question de la psychanalyse. Joyce est une psychose non déclenchée. Joyce comme Schreber, est auto guérison hors transfert et sans psychanalyste. Il atteint hors transfert à l'incurable. Cet incurable rend malade ses commentateurs. Joyce ne veut pas se débarrasser de son symptôme comme monsieur tout le monde. Il s'est identifié à son symptôme qui contient sa rencontre la plus singulière du réel pour en faire son style. Lacan appellera sinthome cette modalité du symptôme en rapport avec la lettre. Joyce, inanalysable met en question le discours de l'analyste puisqu'un sujet identifié à son symptôme se ferme à son artifice. Il y a donc bien une limite de la technique psychanalytique et un modèle de sa fin. Et c'est là qu'avance Lacan. En effet, ne pas reculer devant la psychose, ne signifie pas l'héroïsme de celui qui se coltine à la psychose mais signifie que l'on doit tirer les conséquences théoriques et pratiques de l'obstacle que le psychotique adresse à la psychanalyse quant au transfert référé au sujet supposé savoir. La réponse de Lacan, sa nouvelle élaboration, est le noeud borroméen. C'est cette réponse que nous allons apprécier. Elle s'élabore dés son séminaire Encore, 1972-73, et se prolonge avec RSI, 1974-75 et enfin avec le Sinthome qui porte sur Joyce 1975-76.

I Le noeud comme écriture du réel
Le recours au noeud n'est pas une référence étrange. Les dieux en Inde sont dits lieurs et la métaphore du lien est commune . En fait le noeud n'est pas pour Lacan une métaphore parmi d'autres. Lacan parlait déjà du point de capiton pour soutenir la place du nom du père dans le symbolique mais il n'en avait pas fait un usage systématique comme ici. En fait le noeud n'est pas pour Lacan une métaphore. Le noeud est l'écriture du réel "qui se caractérise de se nouer."
a) Propriété du noeud.
Chaque rond est la conséquence d'un trou. Pour que quelque chose existe, il faut un trou; sans trous pas de nouage, de dessus - dessous.
Le rond R passe dessus le rond S en deux points et le rond S passe dessus le rond I également en deux points. C'est I qui s'écrit en dernier et noue les deux autres. Si I lâche les deux autres glissent. Le rond I est donc le point de force et de fragilité du noeud puisqu'il le noue et le dénoue.
Si on coupe un de ces trois ronds, les trois sont dénoués.

b) les places.
Lacan y inscrit: a qui est bordé par la jouissance Autre (JA) entre l'I et le R, hors symbolique, donc qu'on ne peut s'appréhender dans la langue; c'est le corps qui jouit hors discours (les femmes ne peuvent rien en dire); le sens entre I et S, hors du réel et la jouissance phallique entre R et S, hors corps, exclu de l'imaginaire mais articulée au langage.

II Le noeud et le symptôme.
Le noeud est une topologie de coinçage et non de la coupure. "Ca ne sert à rien ça serre." Ce qui est serré, condensé, localisé c'est la jouissance. Or cette jouissance, comme reste réel, Lacan la corrèle à une nouvelle définition du symptôme. Non pas au symptôme comme métaphore, c'est à dire fonction du signifiant dont l'interprétation permettrait de délivrer le message refoulé et par là le ferait disparaître, mais le symptôme comme fonction de la lettre, S1, qui, comme l'île, reste un roc toujours singulier dans l'océan du langage. Le symptôme lié au réel a un effet d'arrêt, de conclusion sur un mode de jouissance. Le symptôme n'est plus en attente du déchiffrement, de l'Autre. Et c'est ce que le psychotique nous apprend. Du fait que son symptôme est référé au réel, il nous permet de penser une généralisation du terme de symptôme qui inclut le symptôme névrotique métaphorique comme particularité liée au traitement du réel par le Nom du père. Le symptôme est donc une suppléance généralisée pour réguler le rapport à la jouissance.
a) Suppléance et forclusion.
Cette reformulation de la structure à partir des seules catégories hétérogènes R, S, I. met en effet en avant le concept de suppléance. Dés la Question Préliminaire, Lacan parle d'une suppléance pensable " au vide soudain aperçu de la Verwerfung inaugurale." Mais à cette date l'Oedipe et la métaphore paternelle fonctionne comme modèle d'une régulation de la jouissance. Toute l'élaboration ultérieure consiste à montrer au contraire que cette réduction au signifiant laisse toujours un reste qui fait l'analyse infinie. Il y a donc bien, à ce moment, un point commun entre la psychose et la névrose. Le psychotique comme le névrosé est confronté à une jouissance irréductible, à une référence vide, à un défaut irréductible qu'il lui faut traiter. C'est la forclusion généralisée qui ouvre sur la perspective d'un délire généralisé puisque les différentes structures cliniques s'articulent autour de ce vide. Mais le névrosé est protégé de l'expérience énigmatique par la signification phallique qui lui permet un chiffrage de la jouissance qui se stabilise dans un fantasme. Le délire ou le symptôme sur le mode de Joyce, comporte, par contre, une dimension de certitude qui ne se trouve pas dans l'évidence du fantasme.
Ainsi dans chaque cas clinique, le nouage comme suppléance est une invention pour serrer, coincer la jouissance, comme reste inanalysable. Pourquoi cette suppléance généralisée, ce nouage toujours à inventer? Parce que la loi générale du noeud borroméen est que le noeud à trois rate toujours. C'est ce qui se passe dans tout déclenchement. La forclusion généralisée c'est le dénouage généralisé, c'est à dire la forclusion du caractère borroméen. A la forclusion généralisée correspond la suppléance généralisée comme nouage à inventer.
Le nouage, le fait de nouer est le quart élément, le quatrième qui fait tenir les trois autres. En effet il faut souligner le fait que nous n'avons pas, avec RSI, un ternaire qui s'opposerait à une construction binaire I/R, I/S ou SI/R. C'est un quaternaire comme toutes les constructions de Lacan (schéma R ou les discours ). Dans la névrose, le quatrième est le complexe d'Oedipe ou Nom du père chez Lacan.
La clinique du noeud est alors une clinique des modalités de ratage et de suppléance.


b) Ratage: le dessus- dessous.
Il y a "le lapsus du noeud, là où il rate." Le sinthome c'est ce qui permet au R,S,I de "tenir ensemble, quoique aucun ne tient plus avec l'autre, ceci grâce à deux erreurs. Ca ne fait pas noeud à trois mais çà en a l'air." Le sinthome donne donc un air de nouage qui repose pourtant sur deux erreurs. Le sinthome est un raboutage des erreurs. Toute erreur produit un lâchage soit de I, soit de R voir le S. C'est donc par une nomination du rond qui lâche que se ferra la distinction de ces noeuds

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c) Suppléance et nomination.
Du fait que le père n'est plus le seul nouage comme nous le montre Joyce, il y a donc diverses suppléances qui pluralisent le Nom du père dans sa fonction de nouage. Lacan passe du Nom du père aux Noms du père. Le Nom du père est alors le père du nom, du père comme nommant, cette " fonction radicale de donner un nom aux choses" La nomination (Je suis ce que je suis) est la seule chose qui fasse trou donc rond Dans le nouage borroméen "Les Noms du père c'est ça, le symbolique, l'imaginaire et le réel; ce sont les noms premiers en tant qu'ils nomment quelque chose." Lacan précise qu'il n'est pas obligé que la nomination soit conjointe au trou du symbolique. Il n'y a pas que le symbolique qui ait le privilège des Noms du Père
d) Le NdP comme nomination du symbolique: le symptôme.
Freud avait laissé ces trois ronds libres: S en dessous, R au dessus et par dessus eux I. La nomination du symbolique c'est noeud du complexe d'Oedipe. Le complexe d'Oedipe est l'équivalent du Nom du père. Mais comme ce Nom du père a aussi cette fonction de nommer, de nouer les deux autres, il supplée à la défaillance radicale de l'Autre, autrement dit à la fonction paternelle elle même, puisque la métaphore ne vide pas toute la jouissance. Cette nomination du symbolique, ce nouage par le symbolique il l'appelle le symptôme. Le rond du symbolique est remplacé par un binaire: S+ symptôme. Le symptôme comme suppléance, comme quatrième fait cercle avec l'inconscient et fait une nouvelle sorte de S. Ce binaire correspond aux deux versant du symbolique: le signifiant et la lettre comme véhicule de jouissance, non dialectique, non analysable.
La consistance du symptôme prend appui sur le symbolique pour rétablir le nouage: il passe une fois sous S, une fois sous R et deux fois sur I.

III. La nomination de l'imaginaire: Joyce et le sinthome.
1) La place de l'exception: l'écriture énigmatique.
Joyce est l'écrivain de l'énigme par excellence. Le désir de Joyce est d'être "the" artiste d'exception qui occuperait tout le monde. Il se fait un nom qui ne passe pas par la reconnaissance mais par l'effet que produit son écriture énigmatique sur les autres. Plutôt que de délirer il laisse cette charge aux autres. Cette position d'exception est l'exacte compensation de la carence paternelle. Il a mission de soutenir sa nation et de "façonner dans la forge de son âme l'esprit incréée de (sa) race." Il ajoute d'ailleurs "Antique père, antique artisan, assiste moi maintenant et à jamais."
A la différence de Schreber, qui délire en faisant exister un Autre qui jouirait de lui pour une rédemption de l'humanité, Joyce jouit solitairement de son écriture. Il rit beaucoup, dit on, à entendre lire son oeuvre. L'art de Joyce est donc bien sa singularité, son sinthome.
2) Dénouage et nouage.
Une première erreur a accroché réel et symbolique, laissant libre l'imaginaire. C'est une erreur dans le dessus dessous du RS, S passe sur R, le dire inconscient est supérieur à l'impossible à dire. I se défait hors du R et S. Lacan repère cette erreur dans le noeud dans le récit que Joyce fait de raclées qui produisent un détachement du corps propre. Ce laisser tomber du corps est le glissement de l'imaginaire du fait d'une faute dans le nouage. Mais ce n'est pas le laisser tomber du sujet par Dieu comme dans le cas de Schreber.
Dans un deuxième temps, Joyce trouve une suppléance, un quatrième élément qui répare au point même de l'erreur: c'est son sinthome, son raboutage correcteur. Ce n'est plus un noeud borroméen même si les ronds tiennent ensemble. Ce deuxième accrochage du réel et du symbolique, pour faire tenir l'imaginaire, est l'art de Joyce, que Lacan nomme son ego. Cet ego de Joyce n'est pas l'imaginaire du narcissisme. Ce n'est pas de l'ordre des identifications névrotiques. Cet ego est dans son écriture énigmatique là où il charge de père. Ce sont les épiphanies.



3) Les moments féconds: les épiphanies.
Les épiphanies ne sont pas des hallucinations avérées. Joyce n'est pas assiégé. Ce sont des moments féconds où il trouve la certitude de sa vocation d'artiste. "Par épiphanie il entendait une soudaine manifestation spirituelle, se traduisant par la vulgarité de la parole ou du geste ou bien de quelque phrase mémorable de l'esprit même." C'est une certitude de révélation ineffable mais vide de signification. Il n'y a pas comme dans un texte mystique un désir de transmettre par voie poétique, métaphorique, une rencontre du réel. Ce sont des fragments entendus banals, hors contexte, donc hors signification, consignées comme le plus précieux puis réinsérés incognito dans les textes ultérieurs. Il convertit le vide énigmatique en certitude d'une révélation, le symbolique en réel et le réel en symbolique. Il entretient, cultive méthodiquement le signifiant hors sens au rang de procédé artistique. S1 absorbe S2. C'est une coupure entre S1 et S2. C'est une jouissance opaque, inanalysable, effet zéro de signification, "désabonné à l'inconscient." Joyce manie la lettre à des fins de jouissance pure. C'est l'homophonie translinguistique: "Who ails tongue coddeau aspace of dumbissily - Où est ton cadeau espèce d'imbécile". Mais cette équivoque ne prend pas la forme de l'inconscient.
3) Le rapport sexuel.
Mais non seulement il croit ses épiphanies (et non pas y croit comme pour les déchiffrer) mais il croit sa fille et même Nora sa femme. C'est là qu'on peut repérer le rapport sexuel. Il croit sa fille Lucia, en fait schizophrène, télépathe émetteur, c'est à dire qu'elle l'informerait miraculeusement de tout ce qui arrive aux gens qui n'auraient pas de secrets pour elle. Lacan y voit en fait le prolongement de son propre symptôme qui est d'être parasité par des paroles imposées d'une propriété phonétique de la parole qui l'envahissait. Il s'est libéré de ce symptôme par sa fille et dans son écriture. Quant à Nora, elle met fin à la fréquentation qu'avait Joyce des prostituées. Lacan parle de rapport sexuel pour Joyce. Nora lui va comme un gant. A la différence de l'obsessionnel il réunit la femme idéale et la femme ravalée dans la même personne.

Cette clinique du noeud borroméen, qui reste encore à explorer, trouve déjà des témoignages qui soulignent sa fécondité dans la direction de la cure .

Le noeud du transsexuel.
Une femme pense que son père aurait pu changer l'anatomie au moment de son enregistrement sur le code civil lors d'une émigration en France. Le symbolique et l'imaginaire sont donc accrochés une première fois et le réel ne tient pas. Le transvestisme sera une suppléance qui déplace le transsexualisme. C'est le dessous entre I et S. Le R au lieu de passer sur le S, passe en dessous du S et sur le I.

3° La nomination du réel. Noeud de Dick.
C'est une greffe du symbolique et une nomination du réel, une supplémentation du R. L'angoisse manque comme cause du refoulement , c'est à dire la chute de S1 sous lequel le sujet reste pétrifié sans s'inscrire dans l'Autre. L'angoisse et l'oedipe ont fait trou dans le réel indifférencié de Dick. Elle produit une séparation de la jouissance de l'Autre.
Il y a quelque chose de difficile à penser: le trou. Ca existe dans ce qui fait lien chaîne, enlacement. Quand on fait une boucle on provoque un champ nodal et un espace avec trou. Enlacer c'est emprunter le trou de l'Autre; le noeud passe dans le trou mais ressort. Le futur vient du passé avant de se nouer avec l'avenir. Dans le futur on produit ce qui était déjà là comme nécessité.

RSI est fait pour radicaliser ce point de vue que le symbolique a effet de jouissance (et non plus de sens comme avec métaphore, métonymie ) et l'imaginaire un effet de sens. C'est le vol d'hirondelle (post face du XI) ou T.V. "la batterie signifiante de la langue ne fournit que le chiffre du sens" = le signifiant est chiffre et ensuite on le déchiffre chacun à sa façon. D'où le witz.
Il va passer d'une axiomatique du désir et du rapport à l'Autre à une axiomatique de la jouissance qui est acéphale, autiste. D'où un effet sur la parole qui n'est plus communication à l'Autre mais véhicule de la jouissance. Lalangue est alors un symbolique disjoint de l'Autre et référé à l'Un. Mettre l'accent sur l'Un c'est poser lalangue et la jouissance comme préalables au langage comme structure, préalable à un Autre dés lors problématique.

L'accent porte plus sur l'énonciation que sur l'énoncé. "L'énigme est une énonciation sans énoncé." C'est l'écriture de Joyce ou les voix entendues. L'hallucination verbale est une hallucination du verbe, propre à la fonction de la parole.
Inconscient n'est plus d'emblée discours de l'Autre sinon par l'artifice de l'expérience analytique: de la jouissance autistique l'analyse fait advenir des effets de signifié par l'effet spécial du SSS.
Joyce est désabonné de l''ics Aucune chance qu'il accroche quelque chose de votre inconscient à vous. Son symptôme ne s'analyse pas, on s'interdit aucune équivoque qui émouvrait l'inconscient chez quiconque Pourtant nous n'avons que l'équivoque comme arme contre le symptôme. Que quelque chose dans le signifiant résonne.

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