Jacques RUFF: Les temps logiques de la fondation de ce que fut l’autorité


Jacques RUFF

 
 
Hannah Arendt
Les temps logiques de la fondation de ce que fut l’autorité.
 
Que fut l’autorité ? C’est dans le troisième chapitre de son texte de 1954, La crise de la culture, « Qu’est ce-ce que l’autorité ? », qu’elle aborde cette question dans une perspective historique. Nous sommes sortis d’une logique de l’autorité. La crise de l’autorité est de nature et d’origine politique. Son symptôme le plus manifeste s’exprime dans l’instruction et l’éducation des enfants. Une métaphore lui permet de ramasser ce point de départ. « La continuité d’une civilisation constituée, ne peut être assurée que si les nouveaux venus par naissance sont introduits dans un monde préétabli où ils naissent comme étrangers. »[1] Il y a donc une opposition entre le nouveau et le préétabli où le nouveau ferait figure d’étranger. Cette opposition n’est donc pas un événement historique. C’est un point de structure pourrions-nous dire. Pour que l’autorité se constitue, il faut donc un choix : la valorisation du préétabli. L’autorité résulte donc d’un acte politique, qui a tranché une impasse structurale. Une hiérarchie entre les termes s’est substituée à la structure première constituée d’une opposition entre ces termes. Le préétabli doit dominer la nouveauté comme jouissance étrangère. Cette hiérarchie permettra de distinguer l’obéissance du pouvoir, de la violence et de la force. Par conséquent, la persuasion n’est pas dans la logique de l’autorité. Elle implique l ‘égalité et opère par l’argumentation. L’autorité est pyramidale. On peut ainsi distinguer le régime de l’autorité qui repose sur l’idée d’un tout hiérarchisé, de la tyrannie, qui est aussi une pyramide, mais où une personne seule se trouve opposée à tous les autres égaux. On signalera au passage qu’elle préfère évoquer, pour le totalitarisme, la forme de l’oignon au centre duquel se trouverait le chef. [2]
H.Arendt dégage donc, historiquement, un temps de voir et de comprendre avant de mettre en relief le temps de conclure qui sera l’acte politique qu’elle interroge. Le premier temps est celui des Grecs qui restèrent dans l’utopie. La solution concrète viendra des Romains. En fait c’est dans la reprise chrétienne des acquis romains que peut se lire encore de nos jours ce qui fut le fondement de l’autorité. Machiavel sera, par la suite, le premier qui ferait une lecture pragmatique de ce que l’histoire a déposé comme expérience de la fondation de l’autorité.
H. Arendt nous renvoie à deux références de La République de Platon : l’allégorie de la Caverne et le mythe d’Er. L’allégorie de la Caverne contient l’explicitation de l’opposition structurale dont nous parlions, la théorisation d’une solution et l’aveu de son échec. Si on refuse la force et la persuasion des sophistes, c’est en vérité que l’on voudrait fonder la cité et sa hiérarchie. Le savoir spécialisé, comme celui du timonier ou du médecin, est une première référence de Platon pour penser le politique. Mais il veut fonder l’autorité en vérité. Le philosophe, parce qu’il s’étonne, n’est pas prisonnier des ombres projetées sur le fond de la caverne. Il saura par une ascèse intellectuelle dépasser le sensible trompeur pour contempler la cause, le Bien qui est « la mesure des mesures » comme le rappelle H. Arendt. La réminiscence des Idées fondatrices de toutes choses indique la prévalence du préétabli sous la forme du déjà inscrit au fond de l’âme. Mais Platon ajoutait, qu’à supposer un tel philosophe, à son retour dans la caverne, il serait mis à mort par les prisonniers qui ne voudraient pas entendre la vérité. L’ombre de la mort de Socrate plane sur ce final. D’où, à défaut de produire l’obéissance par la vérité, le mythe pourrait avoir plus d’efficacité politique. Le mythe d’Er est celui du jugement dernier, de la pesée des âmes et du choix d’une vie après coup. On ne se souviendrait plus de notre libre choix, de notre responsabilité dans notre destinée. 
Le temps de conclure des Romains sera donc pragmatique. Ils fondront l’autorité sur un lieu : la fondation de Rome. À la place de l’exception du philosophe-roi, viendra la ville d’exception. Le discours fondateur sera désormais le discours fondateur de Rome.Les Grecs auraient vu que l’homme habite le langage. Les Romains l’ont pris à la lettre. Le verbe s’est fait lieu. Tout tourne autour du caractère sacré, religieux de l’acte fondateur de Rome. H. Arendt évoque la trinité de la religion, de la tradition et de l’autorité. L’étymologie d’autorité viendrait d’augere qui est « augmenter ». Ce qui est à augmenter c’est la fondation donc la référence aux anciens. D’où la place des auspices qui à la différence des oracles impliquent l’approbation ou non des dieux quant aux décisions prises par les hommes. L’acte fondateur se fait entendre aussi dans le calendrier avec la place de Janus, divinité du commencement, qui reste inscrit dans notre mois de janvier.
L’acte de fondation sera repris dans la fondation de l’église catholique. Le discours restera « Urbi et Orbi ». Mais H. Arendt insiste sur le fait que l’église catholique reprendra, en plus, l’idée de Platon sur la puissance politique inhérente aux croyances. Elle prendra donc appui sur le mythe platonicien du jugement dernier et de l’enfer[3]. Mais cette croyance va édulcorer l’autorité au sens romain en introduisant des éléments hétérogènes[4] : la crainte et l’espérance en une autre vie. Par conséquent la perte de cette croyance sera l’évènement qui aura le plus d’importance dans la perte de l’autorité.[5] C’est en somme la trinité romaine, religion, autorité et tradition qui sera touchée[6].
L’autorité s’était fondée dans le monde clos de la cité. L’ouverture sur un univers infini ne parvient plus à canaliser l’insurrection des nouveautés. Un autre temps logique s’est amorcé qui attend donc un nouvel acte politique comme temps de conclure pour notre époque. 
 
Jacques Ruff


[1] Hannah Arendt La crise de la culture, folio essais n° 113, p. 122, Gallimard 1972
[2] p. 130 sq.
[3] p. 169
[4] p. 174
[5] p. 179
[6] p. 168
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