J.RUFF:Du cynisme à l'entrée en analyse


Du cynisme à l’entrée en analyse.
Marseille Juin 2000

Je partirai d’une formulation entendue à l’occasion d’une conversation entre amis qui portait sur la psychanalyse. Une amie nous disait qu’elle était en analyse depuis quelques années. Elle évoquait les difficultés d’ordre sentimental qui l’avaient décidée à entreprendre cette démarche. Puis, peut être sous la pression provocatrice d’une pointe ironique de quelqu’un, elle avait lâché cette formule qui indiquait la place qu’occupait désormais son analyste. “C’est le seul homme avec qui j’ai rendez vous régulièrement depuis trois ans.” Elle vivait en effet seule avec son fils et avait des liaisons qui ne duraient pas. La psychanalyse lui avait donc offert un cadre, un dispositif qui lui apportait la présence régulière d’un homme alors que cette présence assurée faisait défaut dans sa vie quotidienne.
Je vous passe le commentaire jubilant du provocateur ironique d’un soir qui en profita pour nous ressortir le fait que la psychanalyse était un phénomène à la mode, et que Woody Allen dans son analyse perpétuelle avait au moins l’humour de nous souligner le caractère dérisoire de cette démarche. La pointe de l’ironie n’est jamais à négliger. Mais, dans ce mode de conversation ordinaire, la discussion tourne souvent trop court. Les petits sourires, qui naissent au visage des convives scandent trop souvent les moments où on va passer à un autre sujet. C’est là qu’il faut avoir l’exigence de Platon dans ses dialogues. Je veux parler de ces moments où Socrate reprend la conversation au point précis où l’adversaire lui fausse compagnie, prétextant non seulement que Socrate est un insupportable disputeur mais surtout que rien ne sert de reprendre le sujet car la conversation est désormais close. Je voudrais donc ouvrir la réflexion sur le point où elle semble pouvoir se clore. Il ne s’agit pas dans ces cas de s’opposer, de soutenir une thèse contraire. Il s’agit bien plutôt de reprendre la pointe de l’ironie pour lui donner au contraire toute sa résonance.
Reprenons donc la formule précédente et remplaçons les petits sourires par les mots qui ont manqué pour continuer cette conversation. Le cadre d’une analyse offrirait donc à cette amie la présence d’un partenaire qui lui fait défaut dans la vie quotidienne. A défaut d’amants stables, elle se prend un psychanalyste comme partenaire régulier. Il lui est cher comme le prix qu’il lui demande pour sa présence. Elle a bien sûr intérêt de ne pas le prendre trop vieux car il peut mourir et risque de la laisser tomber comme d’habitude. Mais elle ne peut pas non plus le prendre trop jeune car elle va le penser pas assez expérimenté et trop proche des hommes qui la quittent.
La pointe d’ironie porte sur le fait que la présence de l’analyste aurait produit une compensation, un substitut à l’absence d’un homme dans la vie quotidienne, un substitut qui lui apporte pourtant une satisfaction. C’est sur ce point que portent les petits sourires. Comment cette situation substitutive si particulière peut elle apporter une satisfaction? En poussant les choses à la limite, dans quelle mesure l’analyse ne risque-t-elle pas de devenir alors un mode de vie à temps complet pour compenser le non rapport ressenti dans la vie. Elle serait un mode de rapport, c’est à dire un symptôme, que l’on pourrait inscrire à côté du mariage, du concubinage ou du Pacs? En somme qu’est ce qui peut assurer qu’on ne va pas rester en analyse toute sa vie? On vient se plaindre à un analyste de ce qui ne va pas dans la vie. Mais la vie ne s’arrange pourtant pas comme on le voudrait pendant qu’on s’en plaint. On pourrait passer sa vie à se plaindre de la vie pour dire que ce n’est pas une vie. Nous pourrions rester en analyse le temps de nous faire à la vie et la vie y suffirait à peine.
L’ironiste voudrait donc court circuiter la plainte ou plus exactement détourner quiconque de se plaindre, pour le ramener au réel de la perte. Il vient dénoncer le recourt dérisoire, trompeur et dangereux à l’Autre dont l’analyste serait la figure moderne. On reconnaît dans cette position qui accentue l’ironie socratique en l’infléchissant vers la dérision, l’impertinence et le mépris pour tous les semblants ou conventions sociales, les traits de l’École cynique. Deux anecdotes sur Diogène sont assez connues. D’une part sa jouissance masturbatoire exhibitionniste et d’autre part sa réponse à Alexandre qui vient lui rendre visite: “Ôte toi de mon soleil”. On perçoit à partir de là, la différence entre la position de Diogène et celle de cette amie. Cette amie ne se satisfait pas de la jouissance de l’idiot comme Lacan appelait la masturbation. Mais elle ne se satisfaît pas non plus du soleil puisqu’elle met plutôt l’analyste à la place du soleil qui lui manque pour s’éclairer sur ses symptômes. Le cynique au contraire refuse cette dernière substitution qui l’entraînerait dans une régression vers des attitudes de demandes infantiles que Freud avait en effet mis au compte d’un aspect du transfert.
Deux orientations de jouissance se dessinent donc: celle du cynique et celle de l’analyse. Mais il faut distinguer deux jouissances en analyse. En effet il y a la jouissance que produit le cadre analytique et celle qui est attendu à la sortie de ce cadre. En analysant la première, on pourrait avoir une idée de ce à quoi il va falloir renoncer pour accéder à la seconde. Nous connaissons au moins une formule de cette jouissance hors du dispositif analytique: l’identification au symptôme. Mais s’identifier au symptôme comme à la marque de notre singularité du rapport au réel n’est ce pas dire que l’Autre n’existe pas? Quelle nuance alors avec le cynique qui demande à Alexandre de s’ôter de son soleil ? En quoi la fin d’une analyse serait elle automatiquement liée à une dimension politique, à la fondation d’une École, qui tranche avec l‘individualisme idiot? Rappelons en effet que le cynisme n’a pas produit d’École, de lieu de travail pour se réunir. Platon au contraire a fondé l’Académie, Aristote le Lycée, Epicure le Jardin. Mais plus prosaïquement, que devient la sexualité après une analyse? Diogène n’est pas un solitaire. Il n’a pas seulement une pratique masturbatoire mais comme les autres cyniques il a une pratique exhibitionniste qui suppose donc le regard de l’Autre qu’il provoque. Quelle est la modalité de la jouissance après une analyse quand le fantasme a été éventé? Pour ce travail, je me tiendrais en deçà de ces questions. Je me limiterai à interroger le cadre de cette première jouissance automatique que semble produire le dispositif analytique.
Pour m’orienter, je partirai des deux règles fondamentales qui construisent le cadre de la séance analytique: l’association libre et la règle de l’abstinence. C’est en ayant admis ces deux règles fondamentales que cette amie a trouvé la satisfaction ambiguë qu’elle nous rapporte et qui l’enchaîne à l’analyse comme un prisonnier. Je voudrais dans ce travail souligner et prolonger la vertu de cette métaphore du prisonnier. On sait en effet que Lacan, dans son texte sur le Temps logique, part de la situation suivante: un directeur de prison fait comparaître trois détenus pour leur dire qu’il veut en libérer un. C’est dans ce contexte donc que je voudrais animer deux thèses. La première qu’une psychanalyse est la production pour chacun de sa prison. On réalise la réalité de cette prison au fur et à mesure que l’on parle de soi. La deuxième thèse est que cette prison n’est pas sans satisfaction au point que le psychanalysant souhaiterait que son psychanalyste en soit le gardien. Pour soutenir ces deux idées je vais reprendre l’analyse de ces deux règles fondamentales.
Le sujet se livre à la libre association ignorant que l’enchaînement de ses idées va construire son mur des lamentations, les murs de sa prison. Ces murs sont maçonnés par les énoncés de ses démentis, de ses défenses et finement cimentés par son fantasme. Si la psychanalyse n’a pas inventé une nouvelle perversion il faut avoir le courage de dire comme l’a fait J. -A. Miller que la psychanalyse en est une par certain côté. En effet, la satisfaction paradoxale de la cure trouve ses ressources dans les modalités de la négation à la castration et particulièrement dans le démenti que perpétue le fantasme. Mais le fantasme n’est pas perceptible d’entrée. A la différence avec les mathématiques qui posent l’axiome au départ l’axiome du fantasme se formule plutôt à la fin. C’est la raison pour laquelle la prison referme toujours plus ses murs au fur et à mesure que l’on construit la logique de ses pensées. De même quand Lacan parle de la fenêtre du fantasme, il faut placer cette fenêtre dans la prison. Mais cette fenêtre ouverte sur l’extérieur est en fait bouchée, condamnée par la satisfaction que l’on tire du fantasme lui même.
Formulons les chose d’une autre manière. La règle de l’association libre produit un sujet sous transfert. C’est-à-dire que les signifiants du symptôme dont le sujet se plaint seront les signifiant du transfert au sens où ils seront automatiquement en attente de signification. On a, grâce à Lacan, réalisé que la structure du transfert est identique à celle de l’interprétation. Le signifiant de transfert, qui dans le cas de cette amie tourne autour d’une phrase comme “n’avoir pas d’homme régulier dans sa vie”, institue automatiquement le psychanalyste en place du signifiant attendu qui donnerait la signification manquante. Cet automatisme est ce que Lacan a nommé algorithme de transfert au sens où c’est une règle automatique conséquence de notre assujettissement au langage. Que le transfert ait structure d’interprétation implique que l’analyste occupe la place toujours attendue de celui ou de celle qui “m’aime et me comprend” comme dit le poète. La satisfaction d’être un sujet sous transfert se trouve donc dans le fait de pouvoir parler à quelqu’un qui incarne un espoir: celui du bouclage de la signification en attente. C’est l’espoir d’un “gain de sens” dont parlait Freud en posant l’hypothèse de l’inconscient. Sans doute peut-on voir dans cette dimension sémantique du transfert, dans cette volonté de faire sens une façon nouvelle de jouir du langage. Le dispositif de la cure ne peut donc qu’exacerber la pente au démenti de la castration. qu’implique cette jouissance du langage. La séance elle même peut être considérée comme une salle d’attente. La règle de l’association libre installe en effet le sujet dans une disposition d’attente, d’accueil au sens où il s’agit pour lui de reconnaître fondamentalement que ses pensées lui viennent quand elles veulent et non pas quand il le veut. Cette règle introduit à notre assujettissement par le langage. Mais il faudrait sans doute pouvoir nuancer ici la satisfaction de pouvoir dire tout ce qui vient à l’esprit. En effet cette disposition à l’aliénation signifiante ne va pas sans une attitude opposée de défense du fait que cette attitude réceptrice comporte une féminisation que le sujet redoute.
Qu’ajoute alors la deuxième règle fondamentale celle qui porte sur d’abstinence? Elle n’est pas comme la règle précédente une invite à dire. Elle touche directement à la dimension libidinale de la cure, à la mise en présence des corps dans le dispositif. On sait qu’en l’instaurant Freud voulait pouvoir disposer de toute la “force motrice ” (1)des désirs comme il s’exprime. Et il faut mobiliser cette force motrice pour sortir de la cure, pour qu’il y ait ce mouvement de conclure. L’abstinence serait donc le terme freudien pour indexer le non-rapport sexuel en jeu dans l’analyse. Et c’est précisément l’Autre face du transfert. “Le transfert est la mise en acte de la réalité sexuelle de l’inconscient, dans la mesure où l’analyse est le non-rapport sexuel mis en scène. ” (2)Cette seconde règle donnerait donc la vérité de la première règle qui n’accentuait que la dimension sémantique en oubliant la dimension libidinale qui implique l’investissement de l’analyste. C’est à partir de ce point que l’on peut dire que renoncer à la jouissance de l‘analyse c’est renoncer à la jouissance de la présence de l’analyste. Mais de quoi est faite cette présence de l’analyste pour permettre la satisfaction qui retient dans le dispositif?
Reprenons ce point en le formulant avec l’exemple du début. Cette amie a un rendez vous régulier depuis trois ans avec un homme avec qui elle n’aura pourtant pas de rapport sexuel. Comment peut-elle estimer que ce rendez vous lui apporte une satisfaction qui est d’entrée marqué par le non rapport sexuel dont elle se plaint par ailleurs? Comment la souffrance de la répétition du non rapport dans la vie pourrait elle s’inverser en satisfaction dans l’analyse alors qu’elle instaure d’entrée ce qu’on ne supporte pas ailleurs. On peut déjà commencer par souligner l’importance des rendez- vous réguliers. Ils instaurent un point fixe dans l’espace et le temps qui apporte la satisfaction d’une inscription dans l’Autre. Je pense à cette personne qui était sensible au fait de savoir qu’elle était inscrite dans mon carnet de rendez vous, qu’elle y avait une place. Il me semble qu’il y a parfois, dans nos milieux, une satisfaction à pouvoir dire qu’on est en analyse chez quelqu’un. Cette satisfaction est proportionnelle à la renommée de l’analyste. Avoir été un analysant de Freud ou de Lacan donne peut-être une satisfaction filiale.
Mais la présence de l’analyste ne consiste pas seulement dans le fait de son existence, renommée ou pas. Il a d’abord sa place dans les pensées de l’analysant. On sait que sa perception peut en être parfois vive dés le début d’une analyse. C’est la raison de l’importance que l’on attache au rêve inaugural. Ainsi telle personne me rapportait avoir fait un rêve avant notre premier rendez vous. Elle me voyait m’intéresser au physique d’une de ses collègues et ne faire aucune attention à elle qui pourtant me parlait et voulait attirer mon attention. J’étais dans ce rêve tout regard et particulièrement captivé par les yeux de sa collègue. Par la présence de mon regard elle tentait donc de soutenir l’existence de La femme en cette autre femme. Ce rêve a toute sa pertinence du fait que ce n’est pas moi qu’elle voyait dans le rêve puisqu’elle ne m’avait encore jamais physiquement rencontré. C’était l’analyste qu’elle allait rencontrer le lendemain qui avait ce regard. Ma présence comme analyste dans son rêve précède donc ma présence incarnée dans la cure. Autant dire qu’il faut parler de double présence. D’une part c’est bien le psychanalysant qui fait le psychanalyste, comme place. D’autre le psychanalyste ne peut que se faire de l’objet au sens où il ne peut que l’animer comme ici le regard à partir des coordonnées du rêve. C’est elle qui me prête vie. Mais cette animation est produite par son fantasme. Pour reprendre notre métaphore de départ on peut dire que ce fantasme l’anime mais sur le mode de la fermeture que produit la prison de sa névrose. Le fantasme et sa fenêtre sont en place même s’il faut à la cure le temps d’en produire la solide fermeture. La fenêtre du regard est bien bouchée par les traits de l’autre femme.
Prenons une deuxième vignette d’un homme qui a déjà fait une tranche d’analyse. Dès les premiers entretiens, il peut me dire que mon écoute est pour lui une dimension d’amour mais mon silence une occasion de sevrage. Soit. Mais il ajoute quelques instants après, qu’il me dit tout ça pour me faire parler. Ma présence, cette fois-ci est animée pour lui par un autre objet pulsionnel, l’objet voix. L’investissement de l’analyste porte sur ce qui est attendu de ce silence. Sa parole tente déjà de faire taire, sinon de border la menace de présence de ce qui ne peut se dire et que j’incarne.
Que la présence de l’analyse soit faite de l’objet perdu me semble pouvoir s’illustrer de ma dernière vignette. Cet homme d’origine italienne d’une soixantaine d’année, m’est envoyé pour dépression grave. Il vient chercher me dit-il sa “voï”, sa volonté de vivre. Il m’apprend qu’il l’a perdu non pas après le suicide de sa femme mais en cherchant à refaire sa vie avec d’autres femmes. Il me fait part des embarras qu’il éprouve avec ces femmes qui finissent par être toutes angoissantes. A ne pas pouvoir choisir une autre femme, il en perd sa « voï » au point de ne pas pouvoir se lever du lit. Il déposera pour un temps, en moi, cette volonté de vivre corrélée à l’envie de rencontrer une nouvelle femme. Mais au bout de quelques séances, il reprend cet investissement qu’il a fait en moi pour décider de se passer des femmes et continuer à prendre ses cachets.
Ces trois exemples font pressentir l’adhérence d’une jouissance qui constitue l’ombilic de la cure. Quelque chose les retient, les garde déjà de partir. C’est ce qui me faisait choisir le terme de gardien de prison pour désigner, non pas ce qui est attendu d’un analyste, mais ce qu’un analysant peut parfois souhaiter de l’analyste. Il est gardien au sens où il devrait garder l’analysant de vivre. Il devrait continuer à le protéger de conclure par rapport au trou que produit dans le psychisme la confrontation à la mort et au sexe. Le psychanalysant souhaiterait, dans l’ambivalence, que le psychanalyste soit un allié de sa défense. Bien sûr l’acte de l’analyste va dans le sens opposé à ces évitements. Mais cela signifie alors que le psychanalyste occupe très précisément la place d’une décision de vivre en attente de la part de l’analysant. C’est chez l’obsessionnel que l’on peut recueillir les formules les plus parlantes à cet égard. Je pensais particulièrement à celui qui me disait qu’il se déciderait à vivre au moment où il réaliserait qu’il avait vécu. Je le rapprocherais volontiers du cas que rapporte Alain Merlet (3), sous le titre de La mort comme acte manqué: un peu plus il aurait voulu vivre, s’il n’avait pourtant pas tout fait pour mourir.
En soulignant que la présence de l’analyste incarne un point de fixation de jouissance qui protège du réel nous ne faisons que rappeler ce que Freud avait déjà appelé une névrose de transfert c’est-à-dire un symptôme artificiel. En d’autres termes, il faut rappeler que l’analyste est une substance particulièrement collante aux basques de tout analysant. Autant dire que l’analysant ne sait pas vraiment dans quoi il met les pieds en entrant en analyse. C’est pour cela qu’il lui sera indispensable de savoir, en fin de parcours, de quoi il se passe désormais après s’en être pourtant servi. Ces conditions sont indispensables pour pouvoir repartir, un jour, d’un bon pied.

Jacques Ruff

1)Freud La technique psychanalytique p. 133
2)Miller J.A. Revue de lE.C.F n° 29 p. 15
3)A. Merlet revue de l’E.C.F. n° 46

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