J. RUFF : Du traumatisme au troumatisme


J’ aborderai le traumatisme de la langue par le biais de la métaphore dont se sert Lacan: ”il n'est pas nécessaire de connaître le plan d'une maison pour se cogner la tête contre ses murs: pour ce faire, on s'en passe même assez bien."(1) Cette métaphore de la maison, que prenait aussi bien Freud pour affirmer “ que le moi n’est pas maître dans sa propre maison”(2), rend compte de la désorientation que l’homme éprouve au plus intime de lui même. Pour continuer sur ce registre de l’habitation, on peut dire que le sujet témoigne de cet Unheimlich, de l’étrangement familier comme l’a appelé Freud ou de cet extime comme l’a transcrit Lacan.
Si d’habiter le langage ou d’en être habité produit cet effet, peut-on alors envisager de parler du traumatisme de la langue sans que ce traumatisme ne soit à l’oeuvre dans ce que je vais dire? Une réponse possible consisterait à dire que l’on prend un point de vue qui se situerait à l’extérieur de la langue traumatisante, un point de vue de non traumatisé, hors de la maison langage. Mais où serait cet extérieur utopique de la langue elle même si on ne veut pas retomber dans les illusions du métalangage? Aborder par contre le langage par la logique semble être une manière classique de sortir de cette aporie. L’ignorance des règles et des conditions qui déterminent nos raisonnements trouve dans la notion de structure un échos pour tenter de rendre compte des raisons de se cogner la tête contre les murs du langage. Pour reprendre la métaphore précédente je dirais que c’est donc aborder la maison par le biais de l’architecture. C’est l’orientation de Lacan. "Ce qui distingue l'architecture du bâtiment ( est ) une puissance logique qui ordonne l'architecture au delà de ce que le bâtiment supporte de possible utilisation." (3)Si notre ignorance est traumatisante, le savoir de la structure, en terme de logique, serait la boussole qui nous sortirait du labyrinthe. Cette thèse est d’ailleurs un classique de toutes les sagesses. Le retour à Freud de Lacan est alors une manière de reconsidérer les habitants traumatisés de Freud à la lumière de leur habitation langagière. C’est donc aussi l’occasion de fonder en raison le passage, décisif pour Freud, de sa neurotica au fantasme. Mais, comme on le verra, c’est une manière de reconsidérer une topologie sommaire qui nous fait penser en terme de réalité intérieure et d’extérieur alors que Lacan subvertit cette approche en posant une réalité psychique univoque (4). Il m’a semblé, même si ça dépassait les limites que je me suis posées, que ce que je pourrais dire sur ce sujet devait trouver son prolongement dans les considérations qu’on a sur la cure et les associations des analystes. Qu’est ce qu’une cure traumatique, qu’est ce qu’une association traumatique comme conséquence de l’ignorance du traumatisme de la langue?
1° Wolfson et les signifiants traumatiques.
Je partirai de la clinique de la psychose qui nous introduit directement au coeur du problème: “ l’incidence de la langue sur l’être parlant”. Je reprendrais deux remarques sur la manière dont Wolfson nous témoigne de sa perception du traumatisme de la langue.
a) Quand sa mère lui parle, il se sent possédé (6). Les sons, la phonétique anglais de la langue de sa mère, s’introduisent en lui, l’envahissent, l’aliènent dans une jouissance gourmande qu’il tente de neutraliser. Son livre, “Le schizo et les langues” consiste en une énumération sans fin des procédés de morcellements, de “démembrement” comme il le dit même, qu’il fait subir aux signifiants pour en extraire l’insupportable jouissance et la localiser dans des signifiants d’une langue étrangère. Se soutenir de la diversité des langues pour briser l’emprise de la langue maternelle est la solution qu’il a trouvée. A défaut d’un père, des langues.
b) Mais, hormis ce babel secourable pour briser cette jouissance incestueuse de la langue qui prend corps en lui, il nous fait entendre un autre aspect automatique du traumatique de la langue pour tout sujet: l’opération de soustraction, l’opération d’un moins. C’est la manière dont on peut formaliser tout ce qui s’est imaginarisé par le concept de castration de Freud et qui se condense dans le mythe freudien de la castration maternelle. Je renvoie pour cela à deux illustrations. La première dans l’insupportable du mot “shortening” (7)où résonne la castration. L’inclusion de la castration dans l’objet, ici oral, se montre en effet problématique dans la psychose. Mais cette opération est encore plus visible dans son invention d’une orthographe. Il supprime des lettres dites par lui parasites ou serviles comme certaine consonnes doubles ou le u après la lettre q. Il indique alors par un astérisque, précédent le mot, l’opération de soustraction qu’il a faite. Par exemple: *sqizofréniqe. Sans doute pourrait on s’attarder sur le choix de ce signe typographique où se laisse entendre autant le risque, que le fait de bouger, se déplacer (stir) ainsi que l’appel à une étoile. Peut être que la spécificité de la langue anglaise, le rapport complexe entre l’écrit et la phonétique n’est pas pour rien dans le témoignage de ce mode traumatique de la langue pour Wolfson.
Ces premiers repères nous introduisent à l’architecture, à la logique du signifiant, au rapport du sujet et de la langue.
2° La production du sujet barré, $, comme manque à être.
a) le sujet barré..
Pour se mettre au clair avec cette question du rapport du sujet à la castration, il faut avoir à l’esprit le texte de 1983 de JAM “Produire le sujet.“ Il résume ce qu’il veut faire entendre, dans son intervention, par le mathème a/$ avec une flèche qui va de a à $. Cet algorithme indique la production du sujet comme sujet barré, c’est à dire comme manque à être, marqué par le moins dont nous parlions. Se produire comme sujet, c’est ce que Wolfson, comme tout psychotique, tente de faire. Car le sujet n’est pas celui de la philosophie, sujet libre dont la langue est un outil, un instrument qui serait à sa disposition. La clinique nous l’enseigne sans ambiguïté. Wolfson nous l’a rappelé: le sujet est causé, assujetti par le signifiant. Wolfson nous a conduit vers ses signifiants comme phénomènes élémentaires avant qu’ils ne soient articulés dans des formations de l’inconscient qui feraient effet de significations, déchiffrements interprétatifs. Mais nous avons pu voir que Wolfson avait du mal à “ émerger de la cause du désir de sa mère, et au moins de la causette dont ce désir est fait” (8)pour reprendre cette très parlante expression de Jacques Alain Miller. C’est bien ce manque, manque à être, constitutif du sujet barré, qui ne s’est pas inscrite pour Wolfson. Et c’est cette non inscription du sujet comme barré qui fait retour dans le réel par toutes ces tentatives pour creuser un espace vide dans le trop plein du signifiant. De même si l’autiste va jusqu’à s’éclater les oreilles pour que la langue ne s’introduise pas en lui, pour qu’il ne soit pas sujet barré, manquant, divisé, son geste témoigne pourtant qu’il en est déjà la proie et qu’il est au travail pour se produire, à sa manière, comme sujet.
b) Le manque à être et les questions dans la névrose.
Le traumatisme de la castration, opération d’un moins de la langue constitutif du sujet barré prend une autre allure chez le névrosé puisqu’il a consenti lui à ce manque à être. Il reste plus facilement inaperçu puisqu’il s‘opère dans le symbolique et non dans le réel. Il s’inscrit en fait dans le registre symbolique sous la forme des questions qui trouent le savoir et torturent, au sens de travailler, les esprits depuis toujours. Ce sont les questions que la phobie, l’hystérie, l’obsession posent radicalement: le sexe, la féminité, la mort, l’existence. Mais comment appréhender le traumatisme des questions qui pointent l’impuissance du sujet à les résoudre sinon en rappelant que le passage de l’impuissance à l’impossible démontré fera sur ce sujet un effet d’allégement? Mais, une fois de plus, il nous faut entrer dans la logique qui seule peut nous persuader de l’impossible.
3° Le traumatisme par le désir de l’Autre: S(A/)
A nouveau, la psychose nous éclaire et nous permet d’affiner la structure à laquelle on se cogne. Posons l’idée que les questions sont relatives à l’effet de la rencontre du désir de l’Autre. Schreber se sent concerné par un désir qu’il attribue à ce qu’il nomme Dieu. Que l’Autre divin désire, c’est à dire manque, témoigne du désordre du monde car Dieu a besoin de Schreber. Il est certain que cette demande le concerne et qu’il est celui qui est appelé à satisfaire Dieu. On sait que l’apaisement lui viendra quand il formulera, métaphorisera ce vide de signification, corrélatif à l’absence de l’implication de la castration, dans un délire. Nous avons à faire, ici, à une autre facette de l’incidence de la langue sur le sujet. Ici le signifiant se présente dans sa dimension d’intentionnalité, de pur vouloir dire quelque chose d’autant plus qu’on ne peut pas dire ce qu’il veut dire. Le moins, la soustraction s’anime, s’interprète comme venant d’un Autre manquant et qui désigne un sujet comme pouvant le combler. Le signifiant produit donc une intentionnalité du fait du pur intervalle de la division signifiante. Mais dans la psychose où ce manque à être n’est pas constitué l’ intervalle signifiant fait l’effet d’énigme, c’est à dire fracture réelle dans l’espace sémantique plutôt qu’étonnement propice à la construction d’une question et sa réponse fantasmatique sur le mode névrotique. On est donc dans une autre dimension du traumatisme celle où la langue, portée par ceux qui nous accueillent, introduit un désir, une demande adressée au sujet et dont la signification peut rester opaque. C’est l’effet “wanted” dont parlait Lacan. La causette dont on parlait fait sur l’être qui la reçoit non seulement un effet d’intrusion et d’assujettissement traumatique mais produit la certitude d’être un objet en proie au désir de l’Autre. C’est ce dont témoigne radicalement le psychotique avec sa certitude que l’Autre lui demande quelque chose avec les thèmes érotomaniaques ou persécutifs, et l’affect d’angoisse qui y est attaché. Nous commentons en fait un mathème du traumatisme de la langue: S(A/). Le névrosé n’accède pas d’une manière aussi pure et directement à ce sentiment de naître dans le désir de l’Autre sinon dans la phobie. Jacques- Alain Miller rappelait la forme atténuée qu’avait pris cette question dans les Annonciations chrétiennes. L’ange vient annoncer à Marie que Dieu l’a choisie. Et l’iconographie présente des vierges plus ou moins consentantes. Car, dans ce cas, comme dans la névrose, le déchiffrement s’amorce déjà par la réponse universelle phallique véhiculée par la métaphore paternelle.
On pourrait alors faire un répartitoire entre le traumatisme de la certitude angoissante du psychotique et le traumatisme de l’incertitude du névrosé qui s’embrouille dans ses interprétations. C’est la différence entre la perplexité devant l’énigme traumatique du vide de signification et la surprise, l’étonnement plus propre à la névrose. Dans les deux cas nous avons une rupture dans l’espace sémantique, dans le lien signifiant, signifié mais plus ou moins accentuée et définitive.
Mais ce que nous venons de repérer est encore insuffisant. Reprenons encore notre travail d’exploration de la structure en ce point de la manifestation du désir de l’Autre.

4° La double opération logique du sujet: aliénation - séparation.
Dans la rencontre du désir de l’Autre, dans ce mathème S(A/), il nous faut distinguer une double opération. En effet ce S de grand A barré est un signifiant bien particulier. Comme le commente Jacques Alain Miller: “ si on lui garde son nom de signifiant c’est bien qu’une signification lui est attachée. ”(9) Il y a d’une part un vouloir dire qui engendre une chaîne signifiante, aliénation dans l’Autre du signifiant, comme Schreber lorsqu’il est soumis à la compulsion de penser. Mais il y a une autre opération que Schreber met en valeur dans ses phases de hurlement où il nous dit ne penser à rien. Jacques Alain Miller fait une lecture de cette double causation du sujet en soulignant la part signifiante et la part non signifiante qu’il transcrit en un vouloir dire de l’aliénation et un pur vouloir de la séparation où se lit la pulsion, la part libidinale. A nouveau, dans la psychose, si l’opération séparation peut se repérer, le défaut d’inscription de la castration ne permet pas de la localiser, de la fixer aussi facilement. C’ est, au contraire, ce que le névrosé parvient à faire par son fantasme réponse. Par contre, si ce pur vouloir jouir de la pulsion trouve un abri dans le fantasme c’est de l’ignorance de son statut logique d’axiome qu’un effet traumatique va se manifester.
5° Fantasme et réalité.
Parler de logique du fantasme et non de grammaire comme Freud, c’est déplacer l’attention du verbe organisateur de la relation imaginaire de l’altérité sur le statut de la phrase comme proposition au sens mathématique c’est à dire paravent d’un vide. La construction du fantasme implique entre autres choses qu’on réalise qu’un fantasme est un axiome. Il n’y a pas de traumatisme du fantasme tant qu’il est en place de bouchon du vide structural. On jouit de son fantasme. Hans jouit de son axiome fantasmatique jusqu’à ce qu’il soit touché par une conjonction d’événements qui ébranlent non seulement les assises de son être mais conjointement la réalité. Le monde l’angoisse au moment où il ressent ce vide du désir de l’Autre du fait que son axiome a montré son statut de pur contingence. Dans ce moment d’ouverture, où il est forcé de produire une autre énonciation il ressent l’effet traumatique d’un trou dans le savoir. C’est Hans le logicien. On peut alors répondre à la nécessité de devoir fonder ce qui fait le passage de la neurotica au fantasme . C’est aussi l’occasion de lever l’illusion topologique d’un extérieur qui serait autre qu’une extimité. En rappelant d’une manière ironique que tout le monde délire Jacques Alain Miller pointait que ce qui caractérise la logique. Elle s’établit “ sur le défaut de toute précompréhension...Un axiome est un montage de langage qui n’a pas de corrélât de réalité, ..à quoi rien ne correspond dans l’intuition....C’est un montage de langage construit sur un vide.” (10)
Avec la prise en compte de la logique du fantasme et de la jouissance qu’il recèle nous sommes amenés à changer notre boite à outils. L’usage des termes de manque, de conflit, de substitution, voire même de démonstration va s’éloigner pour laisser la place à d’autres outils comme vide, trous, nouage, bricolage etc. . C’est ce qui m’a fait proposer mon titre du traumatisme au troumatisme.
Conclusion: L’abus généralisé par le langage.
Après Freud et Lacan, le traumatisme n’est plus l’événement dont un sujet peut se décharger en mettant la faute sur le compte uniquement du passage à l’acte d’une autre qui abuse et qui reste pourtant condamnable au sens social. Ce n’est plus seulement faire saisir au sujet sa part d’interprétation dans la manière dont il a tenté de localiser un débordement de jouissance. Pour reprendre Wolfson, comment ne pas parler d’abusé par la langue. Aucun tribunal, pourtant, ne peut recevoir notre plainte quant à la manière dont la langue prend corps en tout être parlant. Affirmer qu’il faut être dupe de la structure comme nous y invite Lacan, c’est tenter de nous déprendre de la théatralisation des effets de la langue. 1) Ecrits p.608
2) Essais de psychanalyse appliquée p. 146
3) Ecrits 698
4) Le symptôme charlatan p. 44
5) JAM Lacan avec Joyce Acte n° 38 p. 20
6) Le schizo et les langues p. 183
7) Le schizo et les langues p. 53 sq
8) JAM “Produire le sujet “ Acte n°4 p. 51
9) Conciliabule d’Angers p. 19
10) La psychose dans le texte p. 134 sq
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