J. RUFF : Il n'y a pas de rapport sexuel


I. Titre paradoxal: rapport - relation.
La psychanalyse c'est connu, souligne l'importance du sexuel. Elle voit même dans le refoulement de la sexualité la cause principale de tous nos troubles. Mais est ce qu'on comprend bien l'usage du terme de sexualité en psychanalyse? Réponse non.
On a cru par exemple que le message freudien consistait à dire aux gens de se défouler sexuellement parce qu'ils étaient un peu coincés de ce côté-là, et qu'en se défoulant, tout irait bien. La sexualité, dans ce cas, trouverait son modèle dans notre expérience de la cocotte minute: il faut soit une soupape pour diminuer la pression soit réduire le feu quand le sifflement du bouchon se fait entendre.
Le titre de mon intervention ne va pas dans le sens d'un défoulement sexuel, ni dans le sens d'une répression du sexuel, mais de rendre compte de l'aspect problématique de la sexualité pour les humains.
Ce titre est emprunté à une phrase de Lacan. Lacan est connu pour ses petits phrases surprenantes: la femme n'existe pas, l'amour c'est donné ce qu'on a pas, et, il n'y a pas de rapport sexuel. Cette formule résumerait d'après Lacan l'oeuvre de Freud. Freud ne l'a jamais dit comme ça mais Lacan estime qu’on peut déduire cette formule à partir de ce que Freud a dit de la sexualité.
Il faut d’abord souligner que, ce que Freud dit de la sexualité, il le tient de ce qu'on lui a dit dans le contexte d'une psychanalyse. Freud n'observe pas la sexualité. Il invente par contre des termes pour rendre compte de ce que les gens lui rapportent de leur vie sexuelle. C’est pour cela que le terme de sexualité est, chez Freud, détaché d'une référence exclusive au génital, c'est-à-dire à l'accouplement qui donnerait lieu à la reproduction. Tout le monde a ainsi entendu parler du scandale que fut, à l'époque, la révélation de la sexualité infantile. C'est-à-dire que la sexualité ne commence pas à l'adolescence par exemple. Freud souligne l'importance de la place du plaisir dés l'enfance, et qualifie de sexuel, les premiers échanges et émois entre le mère et l'enfant. La satisfaction de l'enfant n'est pas seulement celle du besoin nutritif, mais aussi celle qui est issue des échanges, du don d'amour, et des représentations qui se construisent entre la mère et l'enfant.
Ce qui surprend donc, d'autant plus dans cette phrase, c'est la négation qui porte sur le rapport sexuel. Comment peut on affirmer d'une part l'importance du sexuel, au point de le repérer dans les relations les plus primitives de l'enfant et de la mère, et de dire, en même temps, qu'il n'y a pas de rapport sexuel.
Le problème porte donc sur ce qu'on entend par « rapport » et comment on peut distinguer rapport de relation. Pour vous conduire vers ce point, que la psychanalyse veut mettre en relief, je partirai du film “Les bronzés font du ski”, où Michel Blanc est toujours en passe de conclure. Conclure, c'est avoir une relation sexuelle. Le problème n'est pas de savoir avec qui il couche, mais qu'on sache qu'il est un grand séducteur, et que les femmes veulent toutes faire l'amour avec lui. L'effet comique ne vient pas seulement du fait qu'il ne conclut jamais. Il vient de l'association du terme de conclusion avec le rapport sexuel. Une conclusion vient en effet à la suite d'un raisonnement. Or son raisonnement n'aboutit jamais à la conclusion attendue. Son raisonnement est le suivant: Comme je suis un tombeur, et qu’elles sont toutes folles de moi, il est logique qu'elles vont tomber à la fin dans mes bras. Or non seulement cette conclusion n'est jamais confirmée, mais en plus, il est profondément seul, sans rapport avec qui que ce soit, sauf, et c'est ça le point important, avec ses propres idées. Tout se passe dans sa tête. Le plaisir sexuel est d'abord dans la représentation. Cette idée d'être un séducteur lui fait plaisir même si rien dans la réalité ne vient le confirme. Ce qui est impensable dans le règne animal, où le comportement, doit correspondre à quelque chose dans la réalité. Ici, il peut imaginer une relation qui le mettrait en rapport avec la femme de ses pensées, même si aucune femme ne correspond à ce signalement. Il ne part pas de ce qui est, mais de ce qui lui est agréable de penser. Et c'est là qu'on peut saisir que, non seulement le raisonnement peut très bien n'avoir aucun rapport avec la réalité, mais que le démenti de l'expérience n'ébranlera pas ses convictions
Lacan veut justement insister sur cette différence entre un rapport et une relation. Une relation sexuelle ne nous assure pas qu'il y ait eu rapport effectif à l'autre. Il peut y avoir la solitude la plus profonde dans une relation sexuelle. Avoir des rapports, n'est pas avoir un rapport avec l'autre et avec son désir. C'est la différence entre la sexualité animale et humaine. Dans le monde animal, la relation sexuelle est organisée par l'instinct d'une manière extrêmement précise. Le partenaire est identifiable par des signaux préétablis, programmés instinctivement: les différents déclencheurs du comportement sexuel. Les animaux ne s'accouplent en fait pas comme des bêtes mais suivant les lois de la nature. Chez les humains il n'y a pas de programmation par l'instinct qui nous indiquerait, dès la naissance, le partenaire qui nous convient. Ce qu'on nomme instinctif dans le désir et l'amour est en fait une programmation culturelle acquise par l'éducation qui détermine le type de relations que nous pouvons avoir. Cette programmation culturelle tient lieu des réponses instinctives qui sont absentes. Nous avons ainsi des prêts à penser, des réponses collectives: mariage monogamique, polygamique, concubinage, voir prostitution qui organisent nos relations. Mais ces relations arrangées sont trop générales. Elles ne nous indiquent pas encore le partenaire qui nous conviendrait pour réduire notre solitude. Il faut des réponses plus personnelles pour trouver l’âme soeur. C'est là qu'intervient la psychanalyse, pour interroger les critères de nos choix personnels. Ces choix sont inconscients, d'où le sentiment qu'ils sont instinctifs. Mais le problème n'est pas tant que ces choix soient inconscients, et qu'ils nous guident dans nos relations à notre insu, que de savoir vers quel type de partenaire ils nous dirigent, avec qui ou quoi ils nous mettent en rapport.
II La sexualité est traumatisante.
En fait, la rencontre sexuelle est foncièrement traumatisante. Qu'elle soit traumatisante est une des conséquence du non-rapport. Pourquoi traumatisante? Parce que le sujet pensant se trouve confronté à l'énigme que représente le désir de l'Autre. Que veut-il, que me veut-il? On peut trouver ces questions sans intérêt voire ridicules et sûrement pas traumatisantes. Car comment n'aurait-on pas de réponses à ces questions! On a même l'embarras du choix. Il veut faire l'amour ou m'en donner. Et pourquoi ne pas ajouter : il veut qu'on se marie qu'on ait beaucoup d'enfant, une télévision, un fax, un portable et une connexion sur internet. Mais à nouveau, on oublie que ces réponses sont des prêts à penser pour comprendre le rapport à l'autre et de ce fait ne sont que des inventions culturelles pour pallier à l'absence de réponses préétablies, de formules, de programmation de la sexualité comme on en trouve dans l'instinct. Toutes les réponses sont en fait des leurres, des semblants de rapport, qui recouvrent le réel du non rapport.
Il serait donc plus juste de dire, que cette rencontre traumatique de la présence énigmatique de l'autre, qui nous fait prendre conscience du non-rapport sexuel, se réalise toujours dans un moment de surprise. La surprise est donc une mauvaise surprise. Cette surprise produit en effet une rupture, un divorce (!), un réveil dans une vie d'imbécile heureux que nous sommes tous. On devient alors pour un temps un éveillé malheureux, c'est ce qu'on appelle un psychanalysant, avant de traverser cette mauvaise passe qui nous aura fait réaliser que le non rapport sexuel était, en fait, plutôt une bonne nouvelle. C'est une bonne nouvelle, parce qu'elle met l'accent sur le comique de toutes les réponses et qu’elle apporte un minimum d'humour dans le couple. C'est un allégement qui n'incrimine pas notre mauvaise volonté ou celle du partenaire. C'est une bonne nouvelle enfin, car c'est l'occasion de s'interroger sur ce qu'est que l'amour, une fois que se sont effondrés les leurres que l'on avait mis en place pour nous voiler le non-rapport sexuel. Le traumatisme de cette rencontre est donc un moment qui comporte une double face: négative puis positive. Mais pour avancer sur ce point, sur cette bonne nouvelle, il faut déjà avoir bien à l'esprit quelques repères que la psychanalyse a permis de dégager
III Deux démonstrations du non rapport.
Deux indications élémentaires de Freud me semblent pouvoir au plus simple soutenir cette thèse du non-rapport.
1) l'amour est narcissique 2) il y a toujours un certain trait de perversion dans l'amour le plus normal, c'est la place du fantasme dans le dit rapport sexuel.
1) Narcisse est ce personnage de la mythologie qui est tombé amoureux du reflet de son image dans l'eau. Le narcissisme est donc un rapport en miroir avec soi même. C'est Pygmalion qui tombe amoureux de sa propre créature. Je ne sors pas de moi. Je ne saisis de l'autre que ce que je connais de moi-même. Je n'aime pas l'autre, je m'aime à travers l'autre. Freud en donne les coordonnées: 1) on aime ce que l'on est soi-même (le sportif la sportive, le malheureux la malheureuse). 2) Quand on croit aimer quelqu'un de différent de soi-même, ce n'est pas vraiment une différence, puisque c'est encore en référence à soi: c'est ce que l'on voudrait être soi même (je suis timide, j'aime celui qui est à l'aise comme j'aurais voulu l'être). 3) Il y a encore l'amour pour ce que l'on a été soi même, amour typique des parents pour leurs enfants, c'est à dire pour l'enfant qu'ils ont été ou auraient voulu être. Freud ajoute à cette liste la femme qui nourrit et l'homme qui protège, c'est-à-dire des substituts parentaux. Bref, c'est le constat désenchanté de la place de l'amour-propre et de l'égoïsme dans l'amour le plus spontané. Il y a une absence d'ouverture sur l'altérité de l'autre.
2) Si ce n'est pas un rapport avec moi même comme image, c'est en rapport avec mon propre scénario fantasmatique. Pour entrer dans ce problème, il faut déjà se familiariser avec le fétichisme. Pour aller au plus vite, le fétichiste est la personne qui s'intéresse plus à la chaussure de la dame qu'à la dame, celui qui la réduit à un objet. S'il a apparemment une relation à la dame, il y a, en fait, un rapport plutôt à la chaussure. Cette chaussure est la condition pour jouir de la dame. C'est là qu'on voit qu'il est plus facile d'avoir un rapport avec une chaussure qu'avec une dame. Une chaussure ne se plaint pas de n'être qu'un objet et de ne pas recevoir assez de signe d'amour.
Le fantasme maintenant.
1° On peut être étonné de l'importance de la place du fantasme, de ces scénarios imaginaires pour soutenir et permettre le rapport à l'autre. Ces scénarios sont fixes, précis dans le moindre détail et indépendant du partenaire qui n'y entre que comme une vedette, une actrice. Ils sont inavouables non pas parce qu'ils ne sont pas convenables mais parce qu'ils prétendent donner la formule du rapport. C'est donc plutôt l'aveu du dérisoire de la réponse qui retient d'en parler. En avouant un fantasme je retrouve la situation qui m'a fait réaliser le non-rapport. Je retrouve ce moment de surprise traumatique, cette défaillance de ma parole devant un impossible à dire, devant l'énigme du rapport à l'autre. Il faut donc mettre en rapport la surprise et le fantasme. Quand on est surpris par quelqu'un, on dit "tu m'as fait peur". Or l'autre ne vous a rien fait. Mais vous avez brusquement perçu sa présence. Et il faut trouver à dire quelque chose pour formuler le réel de ma surprise. On met alors sa surprise en rapport avec une intention qu'on prête à l'autre. Mais cette intention n'a aucun rapport à l'autre si ce n'est que ça met du sens là où il n'y en avait pas. L'autre ne m'a rien fait du tout. Il est même peut être tout aussi surpris que moi. Mais il finit aussi par être surpris de ce que je dis de lui. Le fantasme est ainsi, non seulement la formule que l'on a trouvé après coup pour réduire la surprise qui nous a saisie, mais aussi la formule qui nous fait croire qu'on a la parade face à toutes surprises à venir.
2° Il y a encore une autre fonction du fantasme. Le fantasme permet de se faire plaisir. C'est le "se faire" qui est fondamental. "Tu m'as fait peur", c'est se faire une histoire qui est déjà plus supportable que l'angoisse éprouvée en face de la présence silencieuse de l'autre. C'est tourner autour de ce silence, incarné dans l'autre, pour me raconter une histoire sur l'autre qui ne fait que masquer chez moi ce moment où ma voix m'a manqué, où ma parole a défailli. Se faire un fantasme, c'est faire un tour par l'autre, un petit crochet qui nous permet de croire qu'on a retrouvé ce qu'on pensait avoir perdu: la voix dans ce cas. Ce petit tour, c'est ce qui se passe dans le tourisme. Le fantasme c'est un tourisme sexuel. On va voir ailleurs chez l'autre puis on revient chez soi. Aucun rapport avec l'habitant sinon qu'il a quelque chose dans son pays, dans son physique qui me déplace vers lui, me fait faire un tour pour revenir content du voyage. Le mystère tient donc dans cet objet que je place en lui et qui fait faire ce tour.

Pour finir, on voit que la vraie question est de savoir quelle est la place de l'amour dans tout çà, c'est à dire le lien à l'autre. On peut déjà dire que la définition de l’amour n’est pas la même avant qu'après la prise de conscience du fantasme. C’est là que l’on réalise qu’une psychanalyse ne consiste pas à faire l'inventaire de ses fantasmes ni même de repérer son fantasme fondamental. Nous resterions toujours dans la même logique d’amour régit par le fantasme. Par contre, comme je vous l’ai dit, l’aveu du fantasme qui voilait le non-rapport sexuel, produit automatiquement une rupture avec la logique amoureuse précédente. La psychanalyse, en matière de sexualité, a donc pour visée ce point de traversée du fantasme. La conclusion d’une cure analytique n'est donc pas de produire le vrai rapport sexuel, puisqu'il n'y a pas de formule de référence. La conclusion porte sur ma plainte du rapport sexuel que je n'avais pas, sur ma solitude d'être mal assorti, c'est-à-dire sur le raisonnement, sur le fantasme qui m'habitait et dont j'ignorais la formulation. Cette conclusion en psychanalyse est un acte, c’est-à-dire un moment décisif qui transforme un sujet. Cet acte n'a rien avoir avec l’acte sexuel qui lui est plutôt un passage à l'acte.

En haut En bas